Immédiateté du Sensible - Rapport à l'intuition et développement des compétences

Auteur(s) :

Christophe Roman - Mastre en psychopédagogie de la perception

Cette recherche a pour terrain d’étude la pratique professionnelle d’une discipline récente, la Psychopédagogie Perceptive (PPP). C’est une relation d’aide à la personne, qui se situe au carrefour du soin
et de la formation. Elle utilise les media du corps, du toucher, du mouvement, du ressenti, de la verbalisation et de l’expression. Elle comporte une dimension curative, et une dimension pédagogique : résultats attendus en termes de meilleur rapport à soi, de relance des capacités d’apprentissage et d’adaptation, de renforcement des motivations intrinsèques dans la définition du projet de vie, de développement de la capacité de passage à l’action…
Ce terrain est aussi mon cadre professionnel quotidien. Je pratique cette discipline et l’enseigne depuis quinze ans. Cette recherche s’inscrit donc dans une démarche de « praticien-chercheur », commune à mes collègues
du Centre d’Etudes et de Recherches Appliquées en Psychopédagogie (CERAP). Le praticien-chercheur tente, dans un aller–retour entre la théorie et son terrain quotidien, de conceptualiser les éléments non
énoncés de sa pratique, et d’en formuler scientifiquement les dimensions signifiantes, susceptibles d’intéresser à la fois la communauté des chercheurs et celle des praticiens. Les objectifs du praticien chercheur visent donc à la fois un progrès dans le champ des connaissances, et une amélioration concrète dans le champ des pratiques. « L’activité professionnelle génère et oriente l’activité de recherche, mais ausside façon dialogique et récursive, l’activité de recherche ressource et ré-oriente l’activité professionnelle. » (De Lavergne C., 2007, p 2)
Le thème de la recherche concerne un des savoir faire centraux de cette discipline, la capacité perceptive développée par les praticiens de percevoir des informations « immédiates », de façon « intuitive », et de les
investir à l’instant dans le geste thérapeutique ou pédagogique. Ce travail cherche à mettre à jour la nature de cette capacité et à comprendre en quoi et comment elle contribue à former chez les praticiens une compétence
originale.
J’ai souvent observé, dans ma pratique, l’étonnement manifesté par la plupart des patients et élèves lors de leur première séance ou de leur premier cours : comment pouvez-vous sentir ce qui se passe dans mon corps,
parfois même semble-t-il mieux que ce que je perçois moi-même ? Comment faites vous pour m’aider à percevoir mes tensions, mes émotions? Comment faites vous pour accompagner le déroulement de ces états,
ou pour anticiper mon geste ? Comment avez-vous trouvé ce mot qui a déclenché ma prise de conscience ?
La plupart des patients et élèves prennent cela pour de l’intuition, voir pour des dons spéciaux, tandis que d’autres, « plus scientifiques » peinent à chercher des bribes d’explication se rattachant à leurs connaissances
rationnelles.
En tant que praticien, en tant que formateur, j’essaye de fournir un discours cohérent et adapté à la compréhension de chacun. Mais j’en garde souvent un goût d’insatisfaction car l’explication conceptuelle que
je fournis reste éloignée de la richesse de l’expérience vécue, et peut même parfois prêter à une interprétation opposée. Dans ce dernier cas, le projet de soin ou de formation est bien compromis. La littérature sur ce
thème étant encore peu fournie au sein des écrits du CERAP, c’est pour sortir de ce flou que j’ai entrepris cette recherche.
Les patients et élèves sont encore plus étonnés quand je leur dis qu’eux aussi peuvent apprendre ce type de ressenti, ou bien encore que je peux très concrètement échanger sur les détails de la séance avec mes
collègues praticiens. Nous sommes loin alors de la seule subjectivité personnelle de quelqu’un qui aurait un don. Il s’agit du vaste champ du « Sensible », ouvert par le fondateur de la Psychopédagogie Perceptive, le
Pr. Danis Bois. Alors que la perception sensible repose classiquement sur les cinq sens extéroceptifs, le sensible introduit la relation consciente avec le sens interne du mouvement (Leao M., 2002 ; Berger E. ,
2006a ; Bois D., 2005, 2007 ; Bourhis H., 2007). Cette relation amène des modalités particulières de perception, de cognition, d’action, et de transformation du rapport à soi (Leao M., 2002 ; Bois D., 2005, 2007 ;
Bourhis H., 2007). C’est cette particularité que nous abordons sous l’intitulé « Immédiateté du Sensible ».
Cette recherche se situe dans le cadre épistémologique de la recherche qualitative. Il ne s’agit pas de prouver, chiffres à l’appui, la véracité de telle ou telle hypothèse, mais de conduire une démarche exploratoire qui
permette de mieux comprendre le phénomène étudié. La scientificité d’une telle démarche provient de la rigueur de la méthode, des critères de cohérence et de vérification, de l’approche construite du terrain, de la
mise à distance critique, qui sont là pour empêcher une simple tentative de confirmation des a priori.
Dans ce cheminement, nous commencerons par exposer la problématique (chapitre 1) en livrant notamment nos enjeux personnels Dans la posture particulière du praticien-chercheur, le chercheur ne peut s’exclure, il
doit mettre à jour sa subjectivité pour l’intégrer et la relativiser dans le processus d’analyse. « Le praticien-chercheur, du fait de cette implication, effectue sur lui-même un audit de subjectivité. » (De Lavergne C., 2007,
p 5)
Nous explorerons ensuite les cadres théoriques autour des notions de compétence (chapitre 2), puis de l’intuition et de l’immédiateté (chapitres 3). La compétence et l’intuition sont des notions « intuitivement comprise » par tout un chacun dans notre monde actuel. Elles sont aussi fortement valorisées. La compétence car elle engendre la performance. L’intuition par les contenus qu’elle livre : geste artistique ou sportif, pressentiment salvateur, parfois moment fort de la
découverte scientifique.
Il nous faudra parcourir les travaux en Psychologie et en Sciences de l’éducation et de la formation pour identifier quels processus perceptivo- cognitif elles nécessitent, quels cadres sociaux les favorisent.
L’immédiateté et le rapport à l’immédiateté sont des notions plus complexes, différentes de la simple intuition.
Il nous faudra faire appel à la Philosophie pour les aborder. Philosophie générale mais aussi philosophie présente dans le cadre théorique de la Psychopédagogie Perceptive. Ce passage par la philosophie n’est pas un exercice de style car nous verrons que les implications de ces notions dans la vie professionnelle et dans la vie quotidienne des praticiens peuvent prendre une ampleur insoupçonnée. On peut dire même, avec son fondateur, le Pr. Danis Bois, que « sans rapport à l’immédiateté cette méthode (la PPP) n’aurait pas pris naissance » (entretien de recherche DB n° 1)
J’ai profité pour ce travail d’une convergence méthodologique entre la recherche sur les compétences et celles sur l’intuition. Dans les deux cas la méthode préconisée par les chercheurs pour mettre à jour les phénomènes est celle d’interroger des « experts ». Il faut à la fois « avoir de l’expérience » et « savoir en parler ». Comme le souligne Varela : « La capacité d’un sujet d’explorer son expérience n’est pas donnée, n’est pas spontanée, c’est un véritable métier qui demande un entraînement, un apprentissage. De manière étonnante, il n’est pas donné aux êtres humains d’être spontanément des experts de leur propre expérience. » (Varela F., 2002, p.132)
Après avoir décrit un peu plus en détail le champ pratique de la recherche, la pratique de la Psychopédagogie Perceptive et la formation des praticiens (chapitre 4), je situerai la posture épistémologique particulière et décrirai la méthodologie employée (chapitre 5). Le chapitre 6 est consacré à la synthèse de l’analyse des données. Au sein du chapitre 7, j’ai tenté quelques modélisations à partir de la richesse des résultats.

Christophe Roman

 

Mestrado Christophe Roman

Par Christophe Roman
2007
Master 2 (Mestrado)
Université Moderne de Lisbonne
Psychopédagogie de la perception