Devenir praticien chercheur : le processus de transformation du praticien somato-psychopedagogue au contact de la recherche

a new path (c) Steve Jurvetson
Auteur(s) :

Anne Lieutaud - Professeur auxilliaire invitée de l'UFP, Docteure en sciences sociales, Directrice adjointe du CERAP

PhD Sciences sociales option psychopédagogie, chercheure et consultante indépendante

Extrait : Conclusion (pp. 142-146)

Ce travail est à présent achevé. L'objectif  était d'identifier les défis rencontrés par les praticiens du sensible qui deviennent chercheurs, les confrontations et voies de passage mises en oeuvre au cours du processus de rencontre avec la recherche scientifique. Plutôt que de proposer une conclusion académique, j'ai fait le choix de présenter dans les grandes lignes, ce que ce projet m'a apporté, ce que j'en ai appris et ce que cela me semble porter d'enseignement général. La démarche me semble plus vivante et j'ai pu constater qu'elle balaye toutes les mises en évidences du travail analytique.

Tout d'abord, par mon passé de scientifique biologiste, j'ai à travers ce projet fait l'expérience d'une profonde déstabilisation de la manière de conduire une recherche. Moi qui venais avec la tranquilité assurée de celui qui sait déjà, la tranquilité aussi de tous les cadres imposés par la recherche positiviste, j'ai découvert un espace de recherche qui se place volontairement dans le champ de tous les possibles, du moment que ces possibles sont présentés, expliqués, argumentés. Critiquer sa propre posture, exposer ses craintes, raconter l'origine d'un questionnement, sont partie prenante de cette démarche. Le « je » appartient totalement au contenu de la recherche. Qu'elle porte sur moi ou sur d'autres, cette recherche me concerne et son résultat me transforme, en tant que personne et en tant que chercheur. Mon regard de scientifique à la fin de cette recherche n'est plus le même qu'au début. C'est un peu ce qu'indique Pierre Paillé dans son ouvrage sur les méthodes qualitatives, comme un des critères d'appréciation de la qualité d'une recherche qualitative : elle est fonction du degré d'implication du chercheur, en première personne, et du degré de transformation de son regard, voire peut-être de sa posture de scientifique et de personne humaine.

Cette première transformation concerne le champ des référentiels et des croyances. Et je me suis retrouvée, comme d’autres de mes co-chercheurs en situation d’errance où l’on se sent parfois très seul, en rébellion même, selon les tempéraments, contre le cadre d’enseignement qui nous “impose” cette réforme intérieure. C’est pour mieux découvrir au bout du processus que cette colitude était très illusoire, et que l’équipe pédagogique était très vigilente aux confrontations qui avaient lieu et à la façon dont on les gérait.

Le processus de transformation des référentiels et de la pensée est mêlé et ce que j’en ai vécu est assez radical. Cette radicalité est peut-être le fait de mon tempérament entier, qui se donne totalement à toute expérience que je vis et dans laquelle je m'engage. Si c'est le cas, c'est un bénéfice supplémentaire pour moi des résultats de cette recherche ! J'ai cependant montré plus haut à quel point la recherche scientifique dans le cadre de, et sur, l'expérience du Sensible provoque chez le praticien-chercheur la transformation de ses  référentiels de pensée et de croyance. Lorsque j'ai interrogé mes collègues co-chercheurs, je n'avais pas encore vraiment pénétré cette expérience là. Je n’avais pas alors pleinement conscience de ce qu’ils pouvaient exprimer. Mon processus s'est déroulé plus tard, d’abord au cours de l'analyse des résultats puis surtout de la rédaction finale, celle du premier chapitre exposant ma démarche personnelle et mes motivations, ainsi que cette conclusion.

Cette transformation s'est faite à travers un passage par une exploration intense de l'inconnu en moi et pour moi. Et notamment au cours, ou grâce à, un arrêt maladie pour épuisement professionnel. Mon tempérament entier a probablement une dimension un peu trop extrêmiste. Si bien que j'étais entrée « à fond » dans cette démarche de recherche nouvelle pour moi, à une époque de changement total de ma vie personnelle, professionnelle et affective. Sans en prendre la mesure, je m'étais précipitée dans la nouveauté sur tous les plans, y compris celui de mes repères scientifiques, mes savoirs et mes facilités. Mon nouveau cadre professionnel s'est avéré beaucoup plus difficile que prévu, par la charge de travail surhumaine à assumer. Il m'a fallu deux ans pour rendre les armes, baisser le pavillon, sortir le drapeau blanc, renoncer à savoir faire sur tous les fronts. Deux mois d'arrêt maladie m'ont entrainée dans l'expérience de l'inconnu au quotidien : je ne savais plus décider d'un geste et le dérouler sans que cela me plonge dans un abîme de perplexité. Et curieusement, j'ai aimé cette période. Elle fut une découverte, celle d'une saveur inattendue dans le vécu de ce perpétuel inconnu. Je me suis rendue compte que c'était possible de vivre dans l'inconnu et que j'aimais ça ! Et comme mon projet de recherche, et plus particulièrement écrire ma posture personnelle, était également un inconnu, il me suffisait de me mettre dans la saveur de l'expérience pour que la transformation des fondements qui lui faisaient obstacle puisse s'opérer. Cela a pris plusieurs mois d'accompagnement ainsi que l'intervention parallèle d'expériences personnelles entrainant une réforme profonde de mes valeurs humaines, probablement rendue possible par ce contexte de transformation en plein cours. J'ai en tous cas pu constater que cette aventure en conscience dans l'inconnu avait abouti pour moi à un important remaniement de mes systèmes de représentations, de mes croyances, de mon rapport à mes valeurs. Ce fut déterminant dans l'aboutissement de ce travail d'écriture.

Et puis j'ai fait l'expérience de la réforme de ma pensée. C'était mon projet initial, mon espoir ou mon voeux en venant participer à ce programme de recherche universitaire, comme je l'ai dit en introduction de ce mémoire. C'est ce que j'ai rencontré. On pourrait s'en tenir là. Mais il s'avère que mes co-chercheurs interviewés ont également été confrontés à la transformation de leur pensée, alors qu'ils n'en avaient pas formé le voeux au départ. Il y a donc quelque chose de particulier dans le fait même de cette démarche de recherche. La recherche scientifique est une pratique de la pensée. Mais le modèle positiviste est un modèle qui applique des méthodes systématiques et reproductibles. L'originalité n'y concerne pas le champ de la pensée. Dans les démarches qualitatives, on se rapproche beaucoup de ce champ, de par l'implication en première personne du chercheur. La particularité de la recherche scientifique qualitative autour de l'expérience du Sensible est d'intégrer dans le processus compréhensif l'apprentissage à partir de l'expérience intérieure. Lorsqu'il est entrainé à cela, par son expérience, professionnelle notamment, au contact du Sensible, le chercheur perçoit en cours de ce processus les modifications de sa pensée. Le rapport à l'information théorique est transformé ainsi que le rapport aux savoirs externes. Ces informations s'intègrent progressivement dans une globalité de perception qui donne du relief et de la précision au système compréhensif précédent et l'enrichit. Cela n'a pas seulement pour conséquence d'enrichir la liste des auteurs à citer. Mais ils témoignent véritablement de l'enrichissement des dimensions du cadre de perception et de compréhension du monde, intérieur et extérieur. Le détail cognitif qu'apporte la connaissance théorique vient en effet s'ajouter comme une dimension supplémentaire dans le plan sensible de la personne. Ce niveau cognitif, en se mêlant au système de pensée préexistant, le réforme et induit la révision des référentiels de croyances, elle-même porteuse d'une transformation de la pensée. C'est comme si naissait ainsi une forme particulière de pensée sensible scientifique, par l'intégration du plan cognitif au plan sensible, par la rencontre des savoirs externes et des savoirs internes dans une connaissance qui devient appropriée dans la globalité du corps et de la biographie de la personne sensible.

Dans mon expérience personnelle, moins expérimentée à la pensée sensible que mes collègues co-chercheurs, cette pensée s'est d'abord incarnée, corporéisée. Elle s'est associée à un champ perceptif qui la complète, si bien qu'elle ne fonctionne plus comme avant. Je distingue aujourd'hui une pensée réflexive sensible et une pensée imanente, émergeant de l'expérience du Sensible. Sans avoir encore une grande expérience de cette deuxième catégorie de pensée, je peux la reconnaitre par sa fluidité particulière, sa consistance, sa fugacité, sa puissance, et une origine physique que je ne peux pas localiser, donnant l'impression qu'elle émerge d'une globalité corporelle. Par contre, la transformation de ma pensée réflexive est assez claire. Avant elle se déroulait uniquement dans mon cerveau, et même dans les lobes frontaux comme j'ai pu l'expérimenter par la suite. Elle émerge aujourd'hui autant de mon corps et de ma matière corporelle que d'une zone informe de synthèse logée quelque part à la frontière de la matière, notamment cérébrale, et que je peux presque localiser par la particularité du mouvement qui s'y déploie. Ces perceptions associées au déroulement de ma pensée réflexive sont très nouvelles et me font découvrir une dimension physiologique de la pensée que je ne connaissais pas. Je peux par exemple percevoir une saturation qui m'échappait presque toujours auparavant. J'étais alors dans un système de gestion d'envies, et donc de volonté visant à forcer et maîtriser l'apprentissage, totalement coupée de l'idée même d'une physiologie de la chose. Je perçois aujourd'hui avec précision l'activité de mon cerveau, les régions cérébrales en travail ainsi que les tensions ou distorsions selon les types de pensées qui me traversent, le type de réflexion mobilisé, cognitif pur, intégré ou corporel. Enfin, la question de la mémoire s'est aussi élargie pour moi, avec la découverte que l'intégration d'une connaissance théorique ne se fait plus seulement au niveau cérébral mais mobilise la totalité de la matière de mon corps, voire différentes parties selon les types de connaissances concernées.

Simultanément, et tous les praticiens-chercheurs interviewés le confirment, le touché s'affine au contact de cette transformation. Ils font tous le lien, direct ou non, entre la transformation de leur pensée et la transformation de leur touché. Celui-ci gagne en détail en précision, presque chirurgical pour certains, plus globalisant pour d'autres car intégrant la connaissance, comme ressource, comme contexte et comme phénomène en action dans la personne traitée. Ils se sentent tous plus performants et plus compétents. Ils se reconnaissent également une meilleure écoute dans la main et dans leur être, principalement parce que leurs référentiels de savoirs et de connaissances s'est transformé et élargi : « il existe autre chose que ce que je sais, d'autres concepts, d'autres points de vue que les miens ». Cela change toute la posture du praticien et de la personne derrière le praticien.

Enfin, la réforme de toutes les réformes a finalement été pour moi celle de l'écriture, celle qui révèle la mise en action de ces transformations, celle qui offre des mots à la validation de cette nouveauté générale. Il m'a fallu pour ma part passer par une étape de mise en mouvement physique gestuel avec l'aide du mouvement codifié, que je ne pratiquais pour ainsi dire pas ou plus. Je n'ai pas été prête tout de suite à cette pratique et je n'ai pas pu « décider » de m'y mettre. Il m'a fallu respecter un long temps de maturation interne dont j'ignorais les détours. Mais j'ai pu observer, en même temps que mon corps se réveillait dans ses articulations et ses orientations physiques, les effets de ces mouvements sur mes perceptions cérébrales et l'émergence d'une fluidité de mots qui se donnaient avant que je les pense. C'était très nouveau et très cohérent avec tout ce que mes analyses de données m'avaient appris. La phase de rédaction finale qui bloquait depuis si longtemps s'est libérée et en un mois les rédactions manquantes étaient achevées.

Ce mémoire s'achève. J'aurais aimé pouvoir pousser les analyses plus loin, confirmer les analyses tirées des dires d'une personne et de mon expérience personnelle par la prise en compte d'un plus grand nombre d'interviews. Mais l'ampleur du travail n'était pas compatible avec le projet d'un Mestrado. Qouiqu'il en soit, l'étude des processus de transformation ne fait pour moi que commencer. Cette recherche a mis en lumière l'intervention de tout un pan du rapport à l'inconnu que j'aimerai pouvoir approfondir. Il y a peut-être aussi, entre tous ces paramètres de transformation mis en évidence ici, une dynamique processuelle spécifique de cette transformation et qui mériterait d'être approfondie, notamment dans une perspective pédagogique d'enseignement et d'acompagnement.

Anne Lieutaud

Informations de publication: 
Université Moderne de Lisbonne
Téléchargements: 

 

Devenir praticien-chercheur. Le processus de transformation du praticien somato-psychopédagogue au contact de la recherche

Par Lieutaud, A.
2007
Master 2 (Mestrado)
Université Moderne de Lisbonne
Psychopédagogie Perceptive