Toucher manuel de relation sur le mode du Sensible et Intelligence sensorielle

Auteur(s) :

Hélène Bourhis - Professeure auxiliaire invitée de l'UFP, Docteure en sciences de l'éducation, psychopédagogue, Directrice de l'enseignement de CF3P

Docteur en sciences de l'éducation. Sous directrice du CERAP et professeure auxiliaire invitée de l'UFP

Extrait de la thèse, p 353-358 : Les formes d’intelligence mobilisées chez le praticien expert du toucher manuel de relation sur le mode du Sensible et les incidences de l’intelligence du corps sur les autres formes d’intelligence

1. Les formes d’intelligence mobilisées chez le praticien expert du toucher manuel de relation sur le mode du Sensible

Je souhaitais obtenir quelques éléments de réponse sur les différentes formes d’intelligence qui sont mises à l’oeuvre dans le toucher manuel de relation, j’ai donc ciblé mon analyse sur ce que rapportent les participants à propos de l’intelligence mise en jeu dans leur action manuelle. Chez les douze participants, j’ai relevé des données qui concernent l’intelligence du corps, l’intelligence perceptive et pré-réflexive et enfin l’intelligence relationnelle.

L’intelligence du corps

On note que le déploiement de ces différentes formes d’intelligence implique des conditions d’accès spécifiques. Ainsi, pour neuf participants le rapport à l’intelligence du corps a nécessité un apprentissage et des conditions particulières sollicitant la perception du 354 corps, la saisie du mouvement interne matiéré, la disponibilité relationnelle sur le mode de la réciprocité et l’accès aux informations internes immédiates sous la forme de tonalités vécues et de pensées spontanées non réfléchies. La description de la présence d’une intelligence du corps est omniprésente dans les témoignages. Ils attribuent le statut d’intelligence du corps à la force d’autorégulation du mouvement interne, au sens qui se donne au contact de cette puissance d’agir interne et à la pensée spontanée qui émerge.

Ce statut est justifié au vu de cinq constats dont deux concernent l’intelligence du corps du patient en réponse au toucher manuel de relation et trois concernent l’intelligence du corps du praticien dans ses actions manuelles.

Les deux premiers constats relèvent de l’intelligence du corps du patient :

  • Le premier constat intéresse l’existence d’un dialogue entre l’action manuelle et la réaction du corps qui naturellement tend vers la résolution d’une problématique tissulaire.
  • Le deuxième constat est en lien avec le « pouvoir d’agir » autonome du mouvement interne qui ne dépend pas de la volonté du patient mais qui constitue néanmoins une source de repère sur lequel s’appuyer pour agir.

Les trois constats suivants relèvent de l’intelligence du corps du praticien :

  • Le troisième constat est en lien avec le fait que leur geste s’exprime de manière adéquate, pertinente et immédiate sans le médiat de la réflexion analytique.
  • Le quatrième constat est le fait que le contact avec cette intelligence autonome – portée par le rapport au mouvement interne - influence positivement leur capacité à saisir, à discriminer les informations internes et à réguler leur geste en temps réel de la saisie immédiate.
  • Enfin le cinquième constat concerne l’influence de cette intelligence sur les autres formes d’intelligence. Ils se perçoivent plus intelligents lorsqu’ils sont imprégnés de l’atmosphère du Sensible ou pour le moins ils constatent que leur pensée est plus ample, plus adaptable et plus créative.

L’intelligence perceptive et pré réflexive

Dans cette perspective, l’intelligence du corps est indissociable de l’intelligence perceptive et pré réflexive. Douze participants, dans le prolongement de leurs constats, relèvent de façon claire la présence d’une intelligence perceptive et pré réflexive qui leur permet de saisir les informations internes immédiates, de les discriminer selon des critères positifs (réactivité de la vie tissulaire à l’action manuelle, passage d’un état de densité vers un état de malléabilité au niveau de la matière vivante, passage d’un état d’immobilité à un état de mobilité intrinsèque au tissu) ; cette discrimination considère également l’évolution de la matière vivante en lien avec le degré d’implication du patient.

Ainsi, plus le patient est concerné sur le mode de la réciprocité par le toucher effectué par le praticien, plus la réponse tissulaire tonique et cinétique est positive. Le même degré de discrimination s’applique aux critères négatifs (absence de réactivité tissulaire, absence d’évolutivité de la réponse interne, manque d’implication du patient). Ce haut degré de discrimination va en faveur de la présence d’une intelligence du corps associée à une forme d’intelligence perceptive dans la mesure où cette dernière implique des catégories de rapport, de ressenti, de tonalités vécues dans et depuis l’enceinte du corps. La dimension pré-réflexive de l’intelligence est également décrite de façon claire chez les douze participants à des degrés divers.

On note l’émergence d’une pensée spontanée, non réfléchie qui présente cinq caractéristiques sous la condition d’un rapport Sensible au corps :

  • Elle est décrite en terme d’inédit, d’étonnement, d’adéquation et d’évidence ;
  • Elle se donne à la conscience des participants sous la forme d’une évidence perçue et ancrée dans l’expérience corporelle et Sensible ;
  • Elle véhicule des informations internes permettant au praticien en temps réel de l’action, d’orienter son geste en lien avec l’expression vivante du corps ;
  • Elle s’exprime de façon fugace, autonome, mouvante, ample, libre et adaptable ;
  • Elle est vive et émerge avant tout jugement ;
  • Elle véhicule une connaissance immanente qui favorise les prises de conscience par contraste au niveau du praticien et du patient.

Je tiens à préciser que l’émergence de ces caractéristiques s’est donnée aux différents praticiens sous la forme d’une donation immédiate ancrée dans le présent et en dehors d’un acte réfléchissant ciblé sur une action spécifiée. Il ne s’est pas agi ici de questionner l’expérience sous la forme d’une réitération, mais de laisser venir à la conscience le référentiel d’expériences (au pluriel) constitué d’indicateurs internes à partir duquel s’est construite une réelle compétence.

Pour permettre à cette compétence de se révéler au grand jour, j’ai pris soin de ne pas imposer aux praticiens une méthode qui sollicite l’acte 356 réfléchissant. En effet, je souhaitais questionner l’état des lieux de la compétence des praticiens et non pas générer à travers l’écriture et la réflexion, de nouvelles compétences (ce qui n’exclut pas l’acquisition de nouveaux savoirs grâce à l’écriture).

Questionner une action spécifiée m’aurait donné accès à un instantané qui n’aurait pas été suffisamment représentatif de la somme de connaissances et de savoirs déployés dans la pratique du toucher manuel de relation sur le mode du Sensible.

Pour la même raison évoquée plus haut, la mise en mots de l’action ne s’est pas construite à travers une technique d’aide au rappel et n’a engendré aucune médiation, aucun guidage ou aide. Cette remarque méthodologique me paraît importante à relever dans ce passage consacré à l’intelligence pré-réflexive où apparaît la primauté de la perception comme moyen de saisir l’élaboration d’un sens intelligible sur le mode du Sensible. Habituellement, le pré-réfléchi concerne ce qui est non conscient, mais qui est pourtant déjà là de manière implicite et dont le langage est absent pour nommer le contenu de l’expérience (anté-prédicatif).

On constate, dans cette recherche, qu’il est possible d’accéder au ‘déjà-là’ à travers une méthode qui n’emprunte pas le retour réflexif. Il a été davantage question d’instaurer une posture de neutralité active dans l’action immédiate sans intention ciblée et de laisser venir à soi la donnée. L’accès au déjà-là en tant qu’empreinte perceptive et relationnelle sur le mode du Sensible se retrouve dans de très nombreux témoignages où apparaît une capacité à saisir la donnée pré-réflexive au coeur de l’action immédiate, rendue possible grâce à la mobilisation d’une intelligence immédiate et non réfléchie.

On note que cette intelligence est en lien avec le corps, rejoignant le point de vue de M. Merleau-Ponty quand il revendique la place du corps dans la capacité à être au monde et quand il tente de comprendre l’influence de cet être au monde sur la pensée. Sur la base de l’interprétation des données, l’intelligence pré-réflexive, sous le regard du Sensible, est associée à l’intelligence perceptive. Cette association permet l’accès à la connaissance qui se donne dans l’immédiat sans faire appel à ‘l’imaginer’ ni au retour réflexif généralement mobilisé pour accéder au déjà-là. Le déjà-là n’est pas un savoir en acte qui n’aurait pas été conscientisé, mais un référentiel d’indicateurs internes qui doit être nécessairement conscientisé pour réactualiser la sédimentation muette.

Sous l’autorité de la perception du Sensible, le déjà-là s’actualise dès lors que les conditions de sa conscientisation préalable sont réunies. Il apparaît ainsi que dans le cadre d’une perception du Sensible convoquée par la pratique du toucher manuel, le référentiel se donne à la conscience du praticien sans nécessiter de technique d’aide au rappel pour mobiliser un 357 savoir et dont on ne sait pas qu’il est là. En ce sens, cette capacité va en faveur de la présence d’une intelligence pré-réflexive et perceptive.

L’intelligence relationnelle sur le mode de la réciprocité

Les douze participants font ressortir la dimension relationnelle particulière mise à l’oeuvre dans les opérations perceptives et cognitives mises à l’oeuvre dans le toucher manuel de relation sur le mode du Sensible. On constate que le mode de la réciprocité est le point de départ du traitement des informations réalisé en temps réel de l’action. Sans la modalité de la réciprocité, le traitement immédiat des informations ne serait pas possible, ni la mobilisation de l’intelligence pré-réflexive.

C’est aussi grâce à la relation de réciprocité que s’instaure entre le praticien et la personne touchée une interaction profonde et humaine qui génère des altérations, des émergences et des savoirs nouveaux. On retrouve dans les propos des douze participants la nécessité d’instaurer dans la relation de réciprocité la posture neutre et active permettant au praticien de se mettre en surplomb de son action et d’être disponible à l’immédiateté.

C’est à partir de cette posture que le praticien laisse venir sous sa main les informations internes et agit sur elles. Les participants parlent de justesse de l’observation et de l’intervention ou de ‘juste rapport’ grâce auquel ils se tiennent à la croisée de ce qui se donne spontanément sous la main et de l’action qu’ils mettent en oeuvre pour l’accompagner de façon respectueuse.

Neuf participants abordent de façon significative la manière d’entrer en relation de résonance sur le mode de la réciprocité. Ainsi, cette nature de relation nécessite une écoute du silence, une mobilisation attentionnelle de haut niveau, une présence à soi et à autrui qui sont autant de qualités qui définissent les contours de la perception du Sensible.

On note également l’importance de la posture de simultanéité partagée qui constitue une caractéristique forte de la réciprocité mise à l’oeuvre dans le toucher manuel de relation sur le mode du Sensible. La simultanéité partagée entre le praticien et le patient apparaît clairement chez dix participants. On constate un phénomène de résonance, qui touche autant le praticien que le patient, donnant lieu à une circulation de tonalités partagées simultanément par les deux acteurs de la relation. La plupart des participants disent ressentir dans leur corps les effets produits par leur geste manuel sur le 358 patient.

C’est donc à travers la modalité de réciprocité qu’ils saisissent au travers de leur corps ce qui se passe dans le corps de leur patient. On note également la participation de la sensibilité de la matière vivante comme support de l’interactivité instaurée sur la base d’un fond commun perceptif partagé ou non en conscience par les deux acteurs de la relation. Dans cette perspective, la matière vécue et conscientisée devient un curseur permettant au praticien de saisir les informations internes au patient et d’agir sur elles en temps réel.

2. Les incidences des formes d’intelligence perceptive, préréflexive et relationnelle sur les autres formes d’intelligence

Quatre participants rapportent de manière explicite l’incidence des intelligences corporelle, perceptive, préréflexive et relationnelle sur les autres formes d’intelligence. L’un d’eux note une incidence sur sa réflexion qu’il considère plus vive et libérée du contrôle. Un autre constate une transformation de son intelligence interpersonnelle. Un autre encore rapporte que son mode d’intelligence logico-mathématique s’est humanisé et malléabilisé. Et enfin un dernier constate que cette intelligence a enrichi toutes ses autres formes d’intelligence. On note chez les douze participants une réelle évolution des intelligences corpo-kinesthésique, interpersonnelle et intrapersonnelle.

On voit bien que tous ont développé de nouvelles habiletés et compétences relationnelles par rapport au début de leur formation. Le mode relationnel qu’ils déploient place la réciprocité au coeur de toutes leurs actions manuelles mais aussi perceptives et cognitives.

Hélène Bourhis

Informations de publication: 
Thèse de doctorat en sciences de l'éducation, Université Paris VIII
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