Rapport au corps et création de sens : Approche en première personne du processus de genèse du sens au contact du Sensible

Auteur(s) :

Eve Berger - Professeure auxiliaire invitée de l’UFP, docteure en sciences de l'éducation, Directrice de CF3P

Professeure associée de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR)

Article méthodologique présenté lors du colloque de décembre 2009 de l’Association pour la Recherche Cognitive, qui s'est tenu à l'Université de Rouen et portait sur l'Interprétation et problématiques du sens

 

La présente contribution vise à rendre compte d’une recherche menée dans le cadre d’une thèse de doctorat en Sciences de l'éducation et, plus précisément, dans le champ de la formation des adultes, sur le lien entre genèse du sens et rapport au corps. Elle s’articule par ailleurs avec le travail mené par N. Depraz sur « La défaillance du sens – Essai de pratique méthodologique en première personne » (Depraz, 2009), dans le cadre de notre participation commune, depuis deux ans, au groupe de recherche sur la création de sens et son approche en première personne organisé par P. Vermersch.

Le croisement entre genèse du sens et rapport au corps est peu exploré en formation d'adultes. Il représente en revanche l’un des axes principaux[1] du Cerap – Centre d’Études et de Recherches appliquées en psychopédagogie perceptive[2] – laboratoire dirigé par D. Bois à l’Université Fernando Pessoa à Porto, où je suis enseignante-chercheure.

Le fait qu’à partir d’une relation consciente avec les manifestations de son corps vivant, un sujet puisse saisir du sens utile pour sa vie et pour son développement, constitue un phénomène central des pratiques et théories du « Sensible » (Bois, 2001, 2006, 2007 ; Bois, Humpich, 2006 ; Bois, Austry, 2007 ; Berger, Bois, 2008). Les dites manifestations du corps vivant sont des états et des mouvements qui habitent la matière constitutive du corps humain, perceptibles moyennant une formation et un entraînement perceptif adéquats ; le Sensible désigne à la fois l’univers expérientiel que représente la perception de ces états et mouvements, et la modalité perceptive particulière qui permet d’entrer en relation avec eux.

Au-delà de ce qu’elle donne à ressentir, l’expérience du Sensible livre aussi au sujet un sens, via la saisie d’informations qui se donnent au cours de l’expérience sous une forme émergente et spontanée. Elle se révèle du même coup être beaucoup plus qu’une simple sensibilité particulière du corps humain : le support possible d’une véritable ‘révélation’ du sujet à lui-même, et la voie d’accès à un foyer d’intelligibilité spécifique. C’est là, dans l’émergence d’un sens nouveau et transformateur au cœur de l’éprouvé corporel, que s’ancre la problématique de ma recherche : quels sont les processus à l’œuvre lors de la genèse d’un sens au contact du Sensible ?

Une recherche qui se situe au carrefour du corps vécu et du sens naissant est obligatoirement profondément subjective ; à ce titre, elle vient profondément questionner le chercheur et, plus encore, la démarche de connaissance elle-même, sur les moyens de documenter et d’étudier une expérience humaine singulière, sans exclure la rigueur nécessaire à toute démarche scientifique. Ce sont ces aspects épistémiques et méthodologiques que je développerai tout d’abord, avant de présenter quelques points de discussion autour des résultats obtenus.

L’approche en première personne

La première caractéristique de ma recherche est d’avoir abordé la genèse du sens en première personne. Cette posture peut se définir basiquement comme la forme grammaticale que prend le discours du chercheur quand il assume son rapport impliqué au terrain qu’il étudie : en d’autres termes, dire « je » dans la recherche pour signifier que l’on recourt à sa propre expérience. Ce n’est pas là, en soi, faire œuvre de nouveauté ; l’utilisation de la première personne dans la recherche a vu le jour dès les années 1950 avec les premiers ethnologues de terrain, et elle est de plus en plus courante en sciences humaines et sociales. Mais la posture en première personne telle que je l’ai mise en œuvre, va bien au-delà de cette définition grammaticale du terme, notamment en ce qu’elle explore l’expérience de la genèse du sens du point de vue de celui qui la vit (Vermersch, 2000b), s’inscrivant ainsi dans une psycho-phénoménologie qui, par les problématiques qu’elle soulève et les arguments qu’elle développe, m’a semblé répondre à certaines caractéristiques de ma recherche (Vermersch 2000a, 2000b, 2005a).

La posture « radicalement en première personne »

Pour P. Vermersch, la posture en première personne s’oppose à un point de vue en troisième personne, qui tenterait de saisir la subjectivité d’un sujet en s’appuyant sur des éléments observables par un tiers, interprétés par le chercheur sans se référer à ce que la personne elle-même aurait éventuellement à en dire. Dans mon cas, la thématique même de la recherche renvoie obligatoirement au fait qu’un sens soit effectivement apparu à un sujet donné, dans certaines conditions spécifiques de rapport à son corps, qu’il s’en soit saisi consciemment, qu’il puisse en nommer les conditions de survenue et les impacts. L’exploration de ce processus passait donc nécessairement par l’adoption d’un point de vue en première personne.

Cependant, cette vision de la posture en première personne ne suffit pas, sur le plan plus pragmatique de la manière de produire les données, pour déterminer précisément qui parle dans une recherche. Au plan méthodologique, nous devons accepter la distinction supplémentaire entre un point de vue que l’on pourrait dire ‘globalement’ en première personne – désignant avant tout le fait que l’on reconnaît la nécessité, pour comprendre l’expérience subjective, d’interroger le sujet qui la vit – et le point de vue en première personne « au sens fort », ou encore « radicalement » en première personne (Vermersch, 2000b), se rapportant exclusivement à ce que le chercheur lui-même peut dire de son expérience propre, à son propre témoignage qu’il prend comme matériau de et pour sa recherche. C’est selon cette dernière définition que je me suis située, utilisant comme matériau de recherche un exemple puisé dans ma propre expérience et me plaçant ainsi autant comme chercheure que comme sujet de ma propre recherche. La connaissance que m’a apportée ce rapport direct n’est pas meilleure ou plus complète que celle obtenue en me mettant en relation avec le vécu d’autrui ; elle m’a simplement offert des informations que je ne pouvais obtenir que de cette façon, parce qu’elle renvoie à des zones expérientielles connues de moi seule, et que je pense ne pouvoir confronter à l’expérience d’autrui qu’après les avoir pleinement identifiées et analysées.

Le recours à un vécu spécifié

Le recueil de données radicalement en première personne, s’il veut fournir des informations ayant réellement trait à l’expérience que je cherche à étudier, doit nécessairement renvoyer au vécu réel du phénomène, et non pas à ce que j’en pense, à ce que je crois ou à ce que je sais de lui. Cette nécessité relève directement du dispositif méthodologique, qui doit se référer à un exemple précis, situé dans le temps. C’est dans cette optique que j’ai produit une description fouillée d’une expérience réellement vécue de genèse du sens au contact du Sensible, utilisant pour cela une méthodologie introspective croisant l’introspection sensorielle – pratique qui consiste à se mettre en relation avec son propre Sensible dans une attitude d’écoute et d’observation intérieures profondes – et la démarche psycho-phénoménologique d’auto-explicitation.

Méthodologie descriptive pratique

La première étape fut de choisir l'exemple à décrir, à quoi j'ai consacré une première séance d'introspection sensorielle, me demandant de laisser venir à ma conscience une expérience exemplaire. En termes phénoménologiques, l’acte intérieur par lequel on sollicite ainsi un moment passé, sans le rechercher sur un mode cognitif volontaire, est appelé « visée à vide » (Husserl) : il s’agit de solliciter la manifestation à la conscience d’un type de situation, ou d’une situation précise, sans savoir si cela va effectivement avoir lieu ni, au cas où une situation se manifeste effectivement, de quel lieu de l’horizon de conscience elle va le faire, ni la manière dont elle va se présenter, ni le chemin qu’elle va prendre pour ré-apparaître, ni le temps qu’il va lui falloir pour cela. Dans la démarche psycho-phénoménologique, P. Vermersch nomme ce type de demande intérieure une « intention éveillante » (2006a) ; l’introspection sensorielle comporte également la pratique d’un tel mode de rappel, que D. Bois nomme « convocation » (2007). Quand la situation passée apparaît, elle ne se donne pas comme un souvenir lointain, désaffectisé, extérieur, mais, au contraire, ‘comme quand on y était’ ;  parce qu’elle n’a pas été appelée sur le mode du rappel volontaire, elle apparaît accompagnée de son contingent de dimensions sensorielles (images, sons, odeurs, goûts, sensations tactiles…) mais aussi d’états présents à ce moment-là (émotions, sentiments…), de pensées. Chez les personnes dont le rapport au Sensible a été formé, ce rapport intime et vivant à l’expérience passée s’enrichit de dimensions de l’expérience spécifiquement liées à la vie interne du corps.

Retenant l’exemple apparu dans ces conditions (qui avait eu lieu également lors d’une séance d’introspection sensorielle), l’étape suivante fut la description elle-même. On mesure rapidement à ce moment que le territoire expérientiel disponible est beaucoup plus vaste qu’on ne l’imagine ; qu’il est, en réalité, quasi infini. Le déployer, tout simplement même l’apercevoir, pose des questions pragmatiques de départ : dans cette immensité, je m’oriente comment ? Par où commencer ? Quels aspects du paysage est-ce que je choisis d’explorer, de décrire ?

Certes, on peut toujours commencer par les aspects les plus prégnants ; ce sont d’ailleurs eux qui se présentent en premier à la conscience et sous la plume. Mais ces aspects ne font pas la totalité de l’expérience : goûter ce que l’on a vécu, c’est assister à un déploiement surprenant d’autres dimensions de l’expérience qui ne se montrent que progressivement dans l’espace de la conscience. Décrire l’expérience ne peut donc pas se limiter à en décrire les quelques traits qui se manifestent en priorité ; la description – et donc le chercheur – doit suivre le déploiement de l’expérience, épouser son rythme de dévoilement, prendre le temps d’accueillir les orientations de sa possible révélation…

Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait croire au départ, décrire sa propre expérience est une pratique exigeante, qui demande des conditions à la fois temporelles et spatiales : temporelles au sens où il faut que je me donne les moyens d’y retourner effectivement autant de fois que je veux ou que je sens que c’est nécessaire ; spatiales au sens où je dois me créer des traces, des repères, des orientations d’exploration de l’expérience, généralement offerts par le projet descriptif lui-même. Sur les deux plans, il y a l’idée que décrire ne peut se faire d’un seul coup, tout simplement parce que l’expérience se donne et se déploie par couches successives. De là, on comprend que pour décrire, il faille développer un art de se guider soi-même au sein du mouvement de l’écriture, qui soit l’équivalent pour soi-même d’un guidage qu’un tiers mènerait dans un entretien portant sur l’expérience[3]. La connaissance de la structure du vécu visé, ou de la structure temporelle de tout vécu, permettra de ne pas oublier une direction d’investigation : suis-je allée voir juste avant ? juste après ? ce passage, s’est-il vraiment fait en une seule fois ? etc.

Au total, j’ai mené quatorze sessions d’écriture descriptive de l’exemple choisi, d’une durée variant de vingt minutes à une heure, étalées sur une période totale de quatre mois et demi, représentant au total presque dix heures d’écriture. À chaque début de session, j’ai reproduit les conditions introspectives que j’avais installées la première fois, c'est-à-dire que je me suis donné un moment d’introspection sensorielle dans lequel je me suis demandé de laisser venir – en fait, re-venir, cette fois – l’expérience que j’avais retenue comme exemple. Ainsi étaient réalisées, avant chaque nouvelle tranche d’écriture, les conditions dans lesquelles l’expérience étudiée s’était donnée lorsqu’elle avait eu lieu en tant que telle, et également lorsqu’elle s’était présentée dans la première session visant à choisir l’exemple.

Il est intéressant est de considérer l’ensemble des variations d’une fois sur l’autre : à propos d’une expérience cruciale de quelques minutes, j’ai ainsi accueilli, au fil des sessions, de multiples natures d’informations différentes : la position de mon corps, la qualité exacte du mouvement interne en moi à ce moment-là, le lien entre le mouvement interne et ma perception de l’environnement, la texture et la consistance de ma matière, l’activité de ma conscience au même moment, le contenu de certaines pensées, la sensation exacte du sens lui-même, les tonalités et états d’âme qui l’accompagnaient, la trace dans mon corps des semaines qui précédaient… Le mouvement réitéré du remplissement fut ainsi un mouvement de variation magnifique, qui m’apparut comme un véritable langage de l’expérience se dévoilant sous de multiples facettes.

Le texte descriptif final, de trente cinq pages, est disponible intégralement dans ma thèse (Berger, 2009 - télécharger la thèse en cliquant sur le lien).

Rôle méthodologique de l’ancrage dans le rapport au Sensible

Dans cette méthodologie, j’ai également mis en œuvre sans cesse des actes perceptivo-cognitifs spécifiques du rapport au Sensible, notamment la « neutralité active » et la « conscience témoin ».

La « neutralité active », posture de base de l’introspection sensorielle, est ainsi décrite par D. Bois et D. Austry : « la part de neutralité correspond à un ‘laisser venir à soi’ les phénomènes en lien avec le mouvement interne, sans préjuger du contenu précis à venir. […] Le ‘laisser venir à soi’ est un ‘savoir attendre’ qui consiste d’abord à ne pas anticiper ce qui va advenir. […] La part active consiste à procéder à des réajustements perceptifs permanents en relation avec la mouvance que l’on accueille. […] La posture de neutralité active procède d’une infinité de précautions afin de ne pas peser sur les phénomènes qui émergent de la relation au Sensible. » (Bois, Austry, 2007, p. 10) .

Ces savoir-faire – être capable de maintenir son attention à la fois ancrée et ouverte, stable et libre, vigilante et disponible ; savoir rester dans une attente ouverte, orientée mais non focalisée, de quelque chose qui va venir mais dont on ne sait rien ; trouver en soi les ressources pour suspendre ce qui peut gêner le processus en cours… –, précieux dans la pratique phénoménologique, posent de manière cruciale la question : comment faire pour s’y former ? Toute la difficulté d’une telle posture de l’esprit se trouve en effet dans son statut double, à la fois acte et non acte, difficile à maintenir à cause de son manque de matérialité quand il est envisagé sous un angle uniquement cognitif ou intellectuel comme c’est souvent le cas. Les pratiques du Sensible apportent ici un élément de réponse concret et pratique en formant à l’écoute et à l’accompagnement de la dynamique corporelle interne qui sous-tend et permet l’acte cognitif correspondant.

Ancrée dans la neutralité active, la conscience du chercheur se trouve placée, vis-à-vis de l’expérience qui se déroule, ni « trop dedans » ni « trop dehors », ni fusionnée, ni distante. Dans cette posture – tout autant posture de la conscience, du regard, que du sujet lui-même –, le chercheur est capable de maintenir une présence conjointe, tout au long d’un moment vécu donné, à l’expérience qui se déroule et à soi dans cette expérience. Je peux en temps réel, dans cette posture, prendre acte à la fois que je sens et de ce que je sens, que je perçois et de ce que je perçois, que je pense et de ce que je pense. Faire l’expérience du Sensible n’est plus alors percevoir le monde, ce n’est plus non plus percevoir son corps, c’est se percevoir percevant. Est ici en jeu ce que D. Bois appelle une « conscience témoin », cette part de la conscience qui prend acte de ce que le sujet est en train de vivre et le valide en temps réel, que Maine de Biran qualifiait ainsi : « à la fois témoin compatissant et spectateur intéressé ».

Résultats et conclusion

La méthode employée a montré sa fonctionnalité à travers les résultats obtenus, tant au niveau du degré de détail atteint dans la description d’expérience qu’au niveau de ce qu’elle a permis de mettre à jour quant aux dimensions du processus de genèse du sens. Ne voulant pas entrer ici dans la structure microtemporelle du processus qui a pu être mise à jour, je me contenterai de souligner trois points de discussion qui en sont issus.

La place du corps et de la perception dans le processus de genèse du sens

Les unités de base du processus étudié se sont révélées être les sensations corporelles internes liées au rapport au Sensible. En contraste avec les démarches de construction de sens habituellement mobilisées en formation d'adultes, le processus étudié ici implique clairement et profondément le corps, considéré comme lieu de rencontre avec des sensations pourvoyeuses de sens en elles-mêmes et à partir d’elles-mêmes, un lieu de genèse du sens en soi.

Plus précisément, c’est la perception qui constitue le fait premier, qui amorce une possibilité de création de sens, même si cette dernière n’est pas une garantie pour autant. Outre qu’elle est de nature corporelle, la création de sens au contact du Sensible se montre donc comme un processus prioritairement perceptif, et non conceptuel comme ce que le sont la plupart des modèles de création de sens.

Cette caractéristique peut se comprendre sous un angle noématique : le processus est perceptif, en tant que le sens naît d’une perception considérée comme contenu de vécu. Mais il s’agit aussi d’une caractéristique noétique : le processus est également perceptif dans la mesure où le sujet qui vit l’expérience et qui s’ouvre au sens au sein de son expérience, le fait par le biais d’un acte de perception. Plus encore, ce qui anime et propulse le processus de création de sens est l’évolution de cet acte, en termes de quantité et de qualité des sensations qu’il permet. Cette caractéristique fait comprendre l’intérêt, pour former le rapport au sens, de s’adresser aux potentialités perceptives des personnes. Sur ce point, l’analyse micro-temporelle que j’ai menée ne doit pas faire oublier que tout ce qui est établi par cette analyse ne se passe et n’a de sens que dans le cadre d’une pratique constituée (la somato-psychopédagogie), constituant une démarche délibérée d’ouverture à la création de sens et fonctionnant avec ses lois et ses principes propres.

La question de la création du neuf

Les résultats m’ont également appelée à réfléchir sur la question de la création du neuf. En phénoménologie, la nouveauté du sens qualifie l’apparition du phénomène à la conscience, par deux aspects : d’une part par le fait que l’initiative de son processus de formation se soustrait à la conscience (formulation de Tengelyi, 2006, p. 7) ; d’autre part par l’idée husserlienne que toute perception nouvelle enrichit nécessairement la connaissance de son objet. La nouveauté se définit ici soit par un ajout de détermination supplémentaire par rapport aux anticipations de la conscience, soit par déception, ou déconvenue, de ces dernières.

La nouveauté est ainsi reconnue comme telle par un positionnement que l’on pourrait dire en troisième personne, au sens où elle ne se définit pas par une expérience subjective de la nouveauté, mais par l’établissement (presque extérieur) d’un lien avec des attentes de la conscience qui sont de toutes façons inconscientes. Ainsi, la nouveauté qualifie des expériences quotidiennes que fait tout un chacun sans jamais vivre une expérience de nouveauté : si je tourne la tête et que ma lampe de bureau surgit dans mon champ visuel, moi l’identifiant à la fois comme lampe et comme ‘ma lampe de bureau’ bien que, sans doute, elle m’apparaisse sous un jour que l’on peut dire nouveau, je ne fais pas subjectivement une expérience de la nouveauté. Je ne suis pas surprise, je ne suis pas étonnée, je ne me dis pas que cette lampe m’apparaît sous un jour nouveau.

Par contraste, dans l’expérience de genèse de sens que j’ai étudiée, la surprise est de l’ordre d’une nouveauté existentielle, une nouveauté profondément vécue comme telle. La surprise, mais d’une autre nature que dans la conception phénoménologique que j’ai présentée ci-dessous et, surtout, en un autre lieu. En effet, pour Husserl, c’est la conscience qui est surprise ; la surprise se situe dans le fait que le processus de formation du sens se déroule de façon étrangère à la conscience (« derrière le dos de la conscience », pour reprendre l’expression de Hegel). Dans mon exemple et dans mon analyse, c’est moi en tant que sujet qui suis surprise, et non ma conscience ; ma conscience est pleinement présente au processus de formation du sens lui-même, j’y assiste en temps réel et ce, avant même que le sens en train d’être formé ne soit apparu. Le sens n’est alors plus une expérience subie par la conscience, il est anticipé. La notion d’anticipation n’est pas à comprendre ici au sens husserlien, c'est-à-dire au sens de la projection des attentes de la conscience (que Husserl appelle « protentions »), mais comme un certain degré et une certaine qualité de présence à l’expérience qui permet que, tout au long de l’expérience, et bien que je sois surprise par ce qui vient, je sois toujours informée que ‘quelque chose va venir’.

Les formes non langagières du sens

Enfin, la recherche que j’ai menée a mis en évidence les limites de la distinction linguistique/non linguistique pour refléter la pluralité des types et niveaux de rapport au langage qui caractérisent les natures de sens apparaissant au cours du processus étudié. Plus précisément, c’est surtout le caractère binaire de cette distinction qui est en cause : les données, en effet, mettent en scène une grande richesse d’états du sens intermédiaires entre non linguistique et linguistique, métissages subtils entre une intelligibilité reposant sur les sensations, les tonalités corporelles, les mouvements internes, et celle traduite par des mots.

Quand il a lieu, le passage du non linguistique au linguistique n’est pas un saut brusque, radical et unique, il n’est pas binaire ; le processus est au contraire progressif, mixte, sans rupture et multiple, révélateur du fait que la création de sens peut être un continuum comportant, indépendamment de tout contenu de signification, une très grande variation d’états possibles du sens. Le sens évolue de manière libre entre phase non verbale et phase verbale, empruntant aux deux, situé quelque part sur une route qui les relie, plus proche tantôt d’un pôle, tantôt de l’autre, mais jamais l’un sans l’autre totalement et, surtout, sans jamais cesser d’être sens où qu’il soit.

 

[1] L’ensemble des travaux publiés est disponible sur www.cerap.org.

[2] www.cerap.org. La psychopédagogie perceptive est l’appellation sous laquelle le programme de master recherche animé par notre équipe a été agréé par le ministère portugais de la recherche et de l’enseignement supérieur.

[3] Je n’entre pas ici dans les multiples facettes de cet auto-guidage, bien décrites, pour ce qui concerne la pratique de l’auto-explicitation, dans Vermersch, 2007, pp. 19-30. Concernant les aspects plus techniques de la « frangmentation », des degrés de « granularité » de la description, ou encore des différents « fils de vécu », voir Vermersch, 2003 et 2005b.


Télécharger les actes de ce colloque par le lien ci-dessous

Eve Berger

Informations de publication: 
in Actes du colloque "Interprétation et problématiques du sens" de l’Association pour la Recherche Cognitive, Université de Rouen Decembre 2009, pp. 159-166.

Sources: 

Berger E., 2006, La somato-psychopédagogie ou comment se former à l’intelligence du corps, Ivry-sur-Seine, éditions point d'appui

Berger E., 2009, Rapport au corps et genèse du sens – Étude à partir du modèle somato-psychopédagogique, thèse de doctorat, Université Paris 8, sous la direction de J.-L. Le Grand

Berger E., Bois D., 2008, « Expérience du corps sensible et création de sens », in Abadie S. (dir.), La clinique du sport et de ses pratiques, Nancy : Presses Universitaires de Nancy.

Bois D., 2001, Le sensible et le mouvement, Paris, Point d’appui

Bois, D., 2006, Le Moi Renouvelé, Paris, Point d’appui

Bois, D., 2007, Le Corps sensible et la transformation des représentations de l’adulte, Thèse de Doctorat en didactique et organisation des institutions éducatives, Séville : Université de Séville.

Bois, D., Humpich, M., 2006, « Pour une approche de la dimension somato-sensible en recherche qualitative », revue électronique Recherches qualitatives, Hors série n° 3, pp. 461-489

Bois D., Austry D., 2007, « Vers l’émergence du paradigme du Sensible », revue électronique Réciprocités, n°1 : 6-22, www.cerap.org

Depraz N., 2009, « La défaillance du sens – Essai de pratique méthodologique en première personne », version française manuscrite, à paraître en anglais dans Journal of consciousness studies

Giorgi A., 1997, « De la méthode phénoménologique utilisée comme mode de recherche qualitative en sciences humaines : théorie, pratique et évaluation », in Poupart, Deslauriers et al., La recherche qualitative, enjeux épistémologiques et méthodologiques, Gaëtan Morin éditeur

Tengelyi L., 2006, L’expérience retrouvée, Essais philosophiques I, Paris, L’Harmattan

Vermersch P., 2000a, « Approche du singulier », in Barbier J.-M., L'analyse de la singularité de l'action, Paris, PUF, 239-256

Vermersch P., 2000b, « Définition, nécessité, intérêt, limite du point de vue en première personne comme méthode de recherche », Expliciter n° 35, 19-35

Vermersch P., 2003, L'entretien d'explicitation. Paris : ESF.

Vermersch P., 2005a, « Prendre en compte la phénoménalité. Propositions pour une psychophénoménologie », Revue d'intelligence artificielle n° 19 (1-2), 57-75

Vermersch P., 2005b, Éléments pour une méthode de "dessin de vécu" en psychophénoménologie, Expliciter, n° 62, 47-57.

Téléchargements: 

 

actes-arco09.pdf

2009

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