Praticiens-chercheurs du Sensible : Vers une redéfinition de la posture d’implication

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Auteur(s) :

Eve Berger - Professeure auxiliaire invitée de l’UFP, docteure en sciences de l'éducation, Directrice de CF3P

Professeure associée de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR)

Praticien-chercheur du Sensible : une dialectique spécifique

La posture de praticien-chercheur correspond aujourd'hui à une réalité de fait dans la recherche en sciences humaines, même si elle continue à interpeller la communauté scientifique par son caractère intrinsèquement paradoxal ainsi souligné par E. Bourgeois : « Cette double posture – combien paradoxale – de ‘praticien-chercheur’, c'est-à-dire, d’acteur engagé à la fois dans une pratique socioprofessionnelle de terrain et dans une pratique de recherche ayant pour objet et pour cadre son propre terrain et sa propre pratique. » (Bourgeois, 2004, p. 7)

 Si certains lui reprochent encore une implication compromettante pour la pureté épistémologique et théorique de la recherche, d’autres y voient au contraire une situation propre à produire une connaissance de qualité, et surtout « un savoir qui n’échappe pas à ses auteurs. » (A. Perrault-Soliveres, 2001, p. 41). P. Vermersch va jusqu’à dire : « Ce rapport vivant à la pratique me paraît essentiel. En effet, je suis arrivé à reconnaître, pour l'avoir plus d'une fois rencontrée, cette ‘évidence’ qui renverse l’ordre des valeurs de la connaissance : la pratique est toujours très en avance sur la recherche universitaire établie. Pourquoi ? Parce qu’elle est le lieu privilégié de la création, de l’invention. » (Vermersch, 2006, p. 7).

Dans le délicat et passionnant voyage d’un professionnel dans l’intériorité de sa pratique et vers l’extériorisation de sa pensée propre, le praticien-chercheur rencontre certes des difficultés et des exigences propres, mais jouit aussi d’accès et de rapports à la recherche qui n’appartiennent qu’à lui. Comme le souligne joliment R. Kohn, le praticien-chercheur bénéficie d’un statut « qui ‘squatte’ les frontières et les traverse, qui joue sur les ressemblances et les différences, (…) où l’on peut se sentir chez soi aussi bien que là-bas – ou se sentir étranger partout, tant le ‘chez soi’ est transformé dès que l’on voyage. Un nouveau statut qui, disent ceux qui l’ont expérimenté, apporte des contributions originales et fécondes aux deux domaines. » (Kohn, 2001, p. 17).

Dans ce « cas limite de la recherche » (Ibid., p. 25), le dépassement de l’évidence de la pratique pour en faire un objet de recherche reste le problème central. Mon questionnement dans cet article touche à la spécificité des recherches menées par les professionnels du Sensible : leurs spécialités professionnelles et les questionnements qui en naissent dessinent-ils un champ de recherche délimitable ? Leurs compétences spécifiques de rapport à soi, à autrui et à l’expérience par la médiation du corps sensible influencent-elles par ailleurs leur manière de faire de la recherche ? Si oui, de quelle façon ? Peut-on ainsi véritablement parler d’un « praticien-chercheur du Sensible » ?

Nos observations pointent bien l’émergence d’un champ et d’une posture spécifiques ; les décrire, en montrer les contours et les caractéristiques, devrait permettre de distinguer une contribution spécifique des praticiens du Sensible à la réflexion épistémique des praticiens-chercheurs. Cette contribution repose notamment sur la manière dont leur socle commun de compétences les aide à élaborer une position de recherche qui légitime et valide les savoirs produits. A ce stade de l’histoire de notre institution – au triple sens de communauté de praticiens, d’organisme de formation et d’équipe de recherche – il est sans doute temps de formuler cet apport qui trace une dialectique[1] originale et passionnante vers le dépassement de frontières que l’on voudrait parfois nous faire croire infranchissables.

Mais auparavant, prenons le temps de situer rapidement le contexte historique et institutionnel de cette réflexion.

De la passion du corps à la recherche sur le Sensible

Notre équipe de praticiens (dont un certain nombre contribue à cet ouvrage) est mue par une passion commune : le vécu, l’étude et la transmission d’une expérience corporelle entendue comme lieu d’entrelacement des processus perceptifs, affectifs, cognitifs et relationnels, une expérience qui se rencontre dans une intériorité mouvante que, thérapeutes manuels à la base, nous avons appris à toucher chez l’autre et à vivre en nous-mêmes. Cette intériorité, nommée le « lieu du Sensible », n’est pas un lieu du corps – au sens anatomique ou géographique – mais un lieu d’expérience : le Sensible est partout à la fois en moi, et je peux dire tout autant que j’y suis contenue tout entière. Il est un ‘tout de moi’, une ‘substance’ de mon être uniformément répartie dans l’ensemble du matériau de mon corps et qui résonne aux impressions de diverses natures qui m’affectent. Une fois identifié par une attention particulière, il devient, par ses variations subtiles, une source précieuse d’informations : à son contact, on vit une palette infinie de qualités de présence à soi-même et à son expérience, on rencontre un degré de malléabilité ou de densité intérieure, on aperçoit mieux ses états et changements d’états, on capte d’autres pensées, sentiments et souvenirs vivants… Le Sensible dévoile ainsi une manière subtilement nouvelle de se laisser toucher par la vie, la nature, les situations et les êtres ; il se révèle du même coup être beaucoup plus qu’une simple sensibilité particulière du corps humain : le support possible d’une véritable ‘révélation’ du sujet à lui-même, et la voie d’accès à un foyer d’intelligibilité spécifique.

Depuis maintenant presque trente ans se sont ainsi progressivement construits non seulement un vaste champ de pratiques[2] mais aussi une démarche formatrice, mis au point par D. Bois dans les années 80 et qui n’ont cessé d’évoluer depuis – tant sur le plan des institutions créées que relativement aux formalisations, modélisations et théorisations successives. À un certain stade, il fut en effet nécessaire d’évaluer la pratique, ses modes d’action et ses impacts, de construire un discours, de produire davantage d’intelligibilité. Dans cette direction, répondre à l’opportunité d’une inscription dans le contexte universitaire à travers la création de cursus de troisième cycle à l’Université Moderne de Lisbonne, sous la coordination de D. Bois, M. Humpich et M. Leão, fut encore une autre étape. Passant d’une activité de praticiens à une posture de praticiens réflexifs puis de praticiens-chercheurs, nous avons ainsi suivi une incroyable évolution des regards et des pratiques, jusqu’à l’ouverture, le 1er juin 2004, d’un laboratoire de recherche (le Cerap[3]) qui nous a offert un nouvel espace institutionnel de création et d’expression scientifiques. Le programme de recherche que nous y menons est articulé autour des différentes dimensions du concept du Sensible, compris tout à la fois comme ‘organe’, ‘lieu’ et ‘modalité’ spécifiques de perception, d’action, de relation à soi et à autrui, de création de sens et d’expression créatrice.

De ce bref regard sur un long parcours collectif, je retiendrai deux éléments qui guident mon intention d’écrire et correspondent à deux objectifs de cet article.

Une construction épistémique collective

Le premier point est la dimension collective du processus qui sous-tend l’élaboration de cette épistémologie du Sensible : à ce jour, près de deux cents hommes et femmes, professionnels de la santé, de l’éducation ou du corps, tous formés au cours des vingt dernières années à une certaine approche du soin et de l’accompagnement – fasciathérapie et somato-psychopédagogie – sont devenus ou sont en train de devenir praticiens-chercheurs, dans un département universitaire créé et dirigé par des pairs exerçant dans la même discipline. Un grand nombre de praticiens issus d’une même communauté de compétences se trouve ainsi, en même temps, au service d’un même objectif global de recherche : mettre en évidence, problématiser et théoriser les différentes dimensions et différents impacts d’une pratique commune aux formes multiples… Il y a là, me semble-t-il, un mouvement épistémologique concentré dans l’espace et dans le temps qui mérite d’être souligné dans son originalité et dont cet article se veut être un témoignage.

Une étape paradigmatique

Le deuxième élément que je souhaite souligner est le caractère essentiel de l’étape à laquelle nous arrivons ; nos travaux dessinent en effet aujourd'hui un paradigme nouveau – paradigme étant pris ici autant comme procédure méthodologique de référence (pour nos pratiques thérapeutiques et psychopédagogiques) que comme modèle théorique orientant la recherche et la réflexion. Si ce paradigme s’origine dans une pratique de terrain assidue durant les vingt cinq années précédentes, sa constitution comme modèle guidant un programme de recherche fort et productif trouve sa maturité aujourd'hui. C’est aujourd'hui que nous voyons naître, après le sujet sensible, après le professionnel du Sensible, le ‘chercheur du sensible’ : ce sont donc aujourd’hui les contenus et qualités caractéristiques du champ et de la posture de ce chercheur que je voudrais présenter. Mettre ainsi en relief des préoccupations, des regards, des instruments, des compétences et des modalités compréhensives spécifiques, pourrait répondre en partie à cet appel de R. Barbier : « chaque éducateur, chaque chercheur en sciences humaines, devrait sans doute accepter de dire quelle est son attitude philosophique. C’est à partir d’elle que le chercheur organise son monde et entre en relation » (Barbier, 2000, p. 6).

Deux axes pour définir la recherche des praticiens du Sensible

Le plan de cet article suivra deux parties successives, renvoyant à deux manières d’entendre le terme « Sensible » dans l’expression « praticien-chercheur du Sensible ». La première correspond au Sensible comme objet de la recherche (recherche ‘sur’ le Sensible) : un praticien-chercheur du Sensible est en effet d’abord, à la base, un praticien qui se met à faire de la recherche sur le terrain de sa pratique[4]. L’objet de la recherche est donc constitué ici par l’expérience du Sensible elle-même, ainsi que l’ensemble des pratiques qui y sont associées – manuelles, gestuelles, verbales, sous la forme soit d’un exercice ‘classique’ de la fasciathérapie ou de la somato-psychopédagogie, soit d’une application plus spécialisée. Observer les questions de recherche élaborées au contact de ces pratiques permettra de définir un premier niveau de contribution des praticiens-chercheurs du Sensible en termes de délimitation d’un champ.

La seconde dimension que nous explorerons est celle du Sensible comme posture de recherche (recherche ‘depuis’ le Sensible). Il semble en effet y avoir, dans les capacités et compétences développées par les professionnels au contact du Sensible, la possibilité d’une posture novatrice, notamment face à la question de l’implication et de la subjectivité en recherche, encore problématique en sciences humaines. Formuler ces propositions éclairera sous un second angle la spécificité de la recherche des praticiens du Sensible.

Dans une tentative complète de cerner les ressorts de ces recherches devrait logiquement figurer un troisième aspect : le type d’accès au sens associé au vécu du Sensible, qui intervient nécessairement à différentes étapes de la recherche, notamment dans le recueil et l’analyse des données (recherche ‘à l’écoute’ du Sensible). Nous l’avons dit, le Sensible n’est pas seulement une modalité perceptive particulière mais aussi un foyer d’intelligibilité spécifique, tant en termes de contenus de sens convoqués par l’expérience du Sensible qu’en termes de manière de saisir ces contenus. Comprendre les processus qui organisent ce foyer d’intelligibilité permettrait de donner un éclairage complémentaire à cette épistémologie du Sensible. Cependant, ce thème est trop vaste pour que nous puissions rendre compte de toutes ses implications dans ces pages ; c’est pourquoi nous l’aborderons uniquement sous forme de perspective à développer ultérieurement.

Le Sensible, un champ de recherche cohérent

Pour ce premier point, qui consiste à cerner les contours du Sensible comme objet de recherche, une voie simple consiste à observer les thèmes des travaux universitaires réalisés autour des pratiques et théories du Sensible, ce qui représente, au cours des sept dernières années, presque cent quarante travaux soutenus (thèses, mémoires de master II et mémoires de post-graduation) auxquels nous pouvons ajouter trente-cinq autres projets de master II actuellement en démarrage à l’Université Fernando Pessoa. À la lumière de ces nombreux travaux, « le » Sensible, loin d’être un objet unique, se révèle être en réalité une entité expérientielle et conceptuelle complexe, suscitant diverses orientations de regard : regards centripètes, qui cherchent à ‘entrer’ plus profondément dans l’intimité de l’expérience elle-même et du sujet qui la vit, une expérience dont on pressent qu’elle est loin d’avoir livré toutes ses facettes et tous ses ressorts internes, un sujet qui est bien loin d’avoir tout dit de la manière dont cette expérience le touche, l’interroge et le transforme ; regards centrifuges qui, depuis l’expérience posée comme postulat de départ, recensent, explorent et interrogent les multiples applications pragmatiques et transferts qui peuvent en être faits auprès d’une population, dans un domaine, vers une catégorie de problématique…

Au départ proprement corporelle, l’expérience du Sensible devient ainsi objet de réflexion, thème pour l’esprit qui s’en saisit, l’interroge, la déplie et la déploie en de multiples directions plus ou moins proches de son lieu d’émergence, ramifiées en d’innombrables couches de développement de pensée : voilà bien un processus de constitution d’un objet de recherche ou d’un ‘thème’ – au sens fort, quasi musical ou pictural du mot, d’élément mélodique ou fragment du réel sur lequel est construit l’ensemble d’une œuvre – voire d’un véritable champ de recherche.

Ce champ présente une cohérence interne à plusieurs niveaux. Tout d’abord, le caractère central et référentiel de l’expérience humaine qui anime l’ensemble des questionnements offre une certaine unité aux travaux de recherche concernés, même si ce constat peut paraître quelque peu tautologique.

Ensuite, sur le plan de la référence disciplinaire, le Cerap s’inscrit officiellement dans le domaine pédagogique et scientifique « Psychopédagogie et sciences de la santé » ; si cet ancrage n’élimine certes pas la possibilité d’approches multiréférentielles, il leur garantit néanmoins une certaine cohérence conceptuelle. Sur le plan théorique par ailleurs, le champ du Sensible est articulé autour de concepts forts, dont un certain nombre est exposé dans cet ouvrage.

Enfin, sur le plan épistémologique, le fait même que ces recherches soient (pour l’instant du moins) essentiellement le fait de praticiens lui constitue un socle caractéristique.

Nous pouvons maintenant préciser davantage le paysage de ce champ de recherche en délimitant des catégories au sein des thèmes et questionnements de recherche.

Un champ décliné en trois domaines de recherche

Les questions de recherche et thèmes de réflexion se répartissent en trois grands domaines. Tout d’abord, le domaine des Concepts fondamentaux du paradigme du Sensible et leurs implications conceptuelles et pratiques. Il s’agit ici d’études à dominante théorique qui visent à mieux comprendre la structure interne de l’expérience du Sensible en tant que vécu subjectif et à la situer par rapport à certains champs théoriques adjacents. Cette direction de recherche, en contribuant à éclairer, problématiser et conceptualiser les différentes facettes de l’expérience elle-même, participe de manière essentielle à la constitution de notre champ de recherche. Voici quelques titres de mémoires que l’on peut rattacher à cette catégorie : « Histoire de vie, mémoire du corps » ; « Exploration de la conscience dans la matière du corps » ; « La pensée sensorielle » ; « Le statut de la parole du Sensible ».

Un deuxième domaine est celui des Processus formatifs et/ou soignants à l’œuvre au contact de l’expérience du Sensible. Ces travaux, les plus nombreux, mettent en évidence les impacts de l’expérience du Sensible à différents niveaux de la vie d’un sujet, tels qu’ils ont été repérés sur le terrain. Ils ne se contentent pas pour autant d’établir une réalité observée par ailleurs sur le plan clinique, ils permettent aussi des avancées majeures quant à la compréhension des processus à l’œuvre dans le déploiement du Sensible dans tous les secteurs de l’être et de l’existence. Dans cette direction, la thèse européenne de D. Bois, « Expérience du corps sensible et transformation des représentations » (Bois, 2007), a valeur inaugurale et exemplaire. En voici quelques autres exemples : « La fasciathérapie comme pratique d’éducation de la santé » ; « Psychopédagogie perceptive et motivation immanente » ; « Toucher psychotonique et relation d’aide » ; « Relation au corps sensible et image de soi » ; « Auto- et co-accompagnement du Naître à soi – Pour une maïeutique du Sensible » ; etc.

Enfin, le troisième domaine recouvre les Démarches d’application professionnelle des pratiques du Sensible. Ces travaux, également très nombreux, ont le mérite de recenser et d’évaluer les effets des pratiques du Sensible dans une direction professionnelle particulière, ou à l’échelle d’un ensemble de personnes porteuses d’une caractéristique commune (pathologie, demande particulière…). Contrairement à la catégorie précédente, ces études ne visent pas tant la compréhension des processus formateurs à l’œuvre dans l’expérience du Sensible que la mesure quantitative et surtout qualitative des résultats de leur application. Quelques exemples illustreront mieux cette direction de recherche et en montreront toute l’importance dans l’évaluation des modes d’expression et retentissements sociaux des pratiques du Sensible : « Relation au Sensible et communication médicale en soins palliatifs » ; « Impacts de l’accordage somato-psychique sur le mal-être » ; « Corps sensible et autisme » ; « Expérience de la pédagogie du Sensible auprès d’enfants souffrant de troubles sévères du langage » ; « Fasciathérapie et rééducation posturale » ; « Impact de la psychopédagogie perceptive sur la souffrance au travail » ; etc.

Un champ reflet de motivations professionnelles et existentielles

Ces trois domaines de recherche correspondent à des dimensions importantes des préoccupations et motivations des praticiens-chercheurs du Sensible. Certaines ne sont pas spécifiques des praticiens-chercheurs du Sensible et sont le fait de l’ancrage de tout praticien-chercheur dans son statut professionnel, comme par exemple la volonté de mettre à jour, pour mieux les comprendre, les mécanismes ou processus qui se trouvent au fondement de la pratique de terrain, en restant vigilant à une circulation permanente des apports entre théorie et pratique. La recherche peut et doit transformer la pratique et le regard que l’on pose sur elle ; ceci est au fondement même de la motivation à entreprendre la recherche : les étudiants-chercheurs parlent ainsi d’un besoin de sortir de leurs habitudes et d’élucider leur savoir de praticiens, d’un désir d’observer, expliciter, travailler et analyser leurs contenus d’expérience pour en tirer une connaissance et enrichir leur savoir-faire.

Au-delà de cet intérêt pour une meilleure compréhension et un renouvellement de la pratique – ce qui ne manque jamais de se produire – une autre motivation se trouve dans la dimension conceptualisante de la recherche. La problématisation de tel ou tel aspect de l’expérience du Sensible dans un champ théorique englobant (par exemple le champ de l’éducation et de la formation ou, plus large encore, le champ philosophique) permet de la situer dans l’histoire et l’universalité de l’humanité, ouvrant des perspectives souvent inattendues pour l’étudiant-chercheur. Paradoxalement, c’est en effet en situant l’expérience du Sensible dans un horizon conceptuel large qu’il s’approprie le mieux ses implications à l’échelle individuelle. Par ailleurs, ‘déconstruire’ l’expérience du Sensible, et l’observer avec un regard décalé par une approche disciplinaire autre, lui fait accéder à des facettes de l’expérience qu’il n’avait pas aperçues en restant dans le seul champ du vécu spontané.

Si cet incontournable et bienfaisant dépassement de la pratique concerne tout praticien-chercheur, il prend un relief particulier dans notre champ de recherche de par l’ampleur des enjeux existentiels à l’oeuvre : pour la majorité des praticiens-chercheurs du Sensible, la rencontre avec l’intériorité mouvante de leur corps a été une « expérience fondatrice », au sens de M.-C. Josso d’expériences qui « bouleversent les cohérences d’une vie, voire les critères mêmes de ces cohérences » (Josso, 1991, p. 192). Cet événement qui a orienté la suite de leur existence de manière radicale a souvent participé, pour reprendre les termes de R. Kohn, à « créer le ‘choc’ poussant à vouloir modifier son attention à la vie, à tenter le saut dans une autre façon de voir. » (Kohn, 2001, p. 22)

Les praticiens-chercheurs du Sensible trouvent ainsi dans la recherche matière à re-découvrir autrement ce qui a été pour eux un événement biographique majeur, dont ils ont fait l’axe principal de leur existence professionnelle et bien souvent, même, personnelle : à travers la lunette parfois quasi déformante de champs théoriques nouveaux, ils en dévoilent des aspects que, malgré tout leur investissement préalable, ils n’avaient jamais cernés. Plus encore, le renouvellement du rapport à cette expérience et à leur pratique, pourtant si familières, devient un miroir dans lequel ils se découvrent eux-mêmes de manière neuve. Enfin, dans ce processus, c’est leur compréhension de la discipline ou du champ théorique qui a joué le rôle de filtre qui s’élargit sous l’éclairage des pratiques et théories du Sensible, parachevant ainsi le cycle de production de connaissance propre à toute recherche réussie.

La posture de recherche formée par le Sensible : l’intégration des paradoxes

Il s’agit maintenant de proposer un début de modélisation autour de la question : en quoi les compétences développées par les pratiques du Sensible peuvent-elles constituer, pour le praticien-chercheur, un appui épistémique face au problème soulevé par la recherche impliquée ? Commençons par poser les termes de la problématique.

La recherche impliquée : un problème de spatialisation

Toute recherche impliquée pose la question, maintes fois relevée, de la subjectivité en science : l’intervention des a priori, croyances, représentations et références culturelles du chercheur, venant entacher une idéale pureté de la perception du réel que l’on veut étudier et de l’interprétation que l’on peut en faire. Quand la recherche est menée par un praticien, ce problème est souvent amplifié par l’engagement dans – voire l’attachement à – une visée d’action sociale qui peut conduire à des « recherches-justifications de la pratique, où l’acteur-chercheur tient tant à mettre en valeur son action qu’il ne peut porter aucun regard critique » (Kohn, 1986, p. 819).

Au-delà d’un premier niveau de réponse facile à cette critique – à savoir qu’une part de subjectivité n’est de toutes façons jamais absente d’une recherche, y compris en sciences de la nature[5] – on y répond généralement par la nécessité d’une posture distanciée, englobant prise de recul envers l’objet de recherche, suspension des références et croyances propres du chercheur et, dans le cas des praticiens-chercheurs, décentrage du regard porté sur sa pratique.

Si l’intérêt d’une telle distanciation ne peut être remis en question, il ne doit pas pour autant évacuer la prise en compte d’un autre danger : que la mise à distance de sa pratique, de sa culture et de ses références propres, puisse équivaloir à une mise à distance de… soi-même. Or comment comprendre et justifier une démarche de compréhension d’un phénomène humain ou d’une expérience humaine dans laquelle le chercheur se trouve privé d’une part de sa propre humanité ? Il y aurait là un non-sens épistémique que de nombreux auteurs ont relevé[6], notamment dans le domaine des démarches qualitatives sous toutes leurs formes. Parmi les nombreuses analyses de cette question, j’aime ces propos de C. Pujade-Renaud : « Ce qui, à mon sens, est suspect, ce n’est pas une subjectivité qui se pose et s’analyse comme telle mais bien ce qui se prétend objectivité en fonctionnant sur la dénégation de sa propre subjectivité. De plus, dans le cas présent, c’est bien la confrontation des subjectivités en situation qui constitue, entre autres, la réalité touffue […] et non pas l’objectivation construite par un chercheur appareillé. Ce qui implique d’avoir à affronter l’incertitude et la contradiction, lesquelles demandent à être ‘incorporées’ dans la recherche plutôt qu’à être évacuées. » (Pujade-Renaud, 1983, p. 17).

La réflexion des praticiens-chercheurs va dans ce sens en ajoutant à la traditionnelle procédure de mise à distance une autre proposition : « dans ‘l’implication comme mode de production de connaissances’[7], cette distanciation est doublée par une procédure inverse. Le chercheur exploite la particularité de son appartenance et de sa vision en s’y ‘plongeant’ encore plus par un effort de nommer ses caractéristiques et ses contours. Il ne renie pas sa subjectivité, il en tire parti. » (Kohn, 1986, p. 818). Il s’agit bien de « doubler » la procédure et non de remplacer une stratégie par une autre. En d’autres termes, le praticien-chercheur doit effectivement s’extraire de sa pratique pour se permettre un regard neuf sur elle, mais il ne peut se contenter de cela pour gagner ses galons de scientificité, car c’est alors le sens même de sa recherche qu’il perd[8]. Sa spécificité se tient donc dans cette plongée plus importante dans laquelle il va trouver de quoi alimenter une prise de distance qui n’est pas le produit d’un pur et simple mouvement de ‘sortie’ de son univers habituel mais aussi, en même temps, d’un mouvement de pénétration plus profond et plus lucide, et donc possiblement plus critique, dans sa posture de praticien.

À ce double mouvement vers l’extérieur/vers l’intérieur il faut enfin, pour construire une véritable posture de praticien-chercheur, ajouter le mouvement de décentrage qui, lui, consiste à décaler le regard porté sur la pratique à partir de champs théoriques différents de ceux dont on a l’habitude. Ainsi, faire de sa pratique un objet de recherche, c’est tout à la fois s’en rapprocher davantage pour l’examiner de plus près, apprendre à la placer plus loin de soi (ou s’en éloigner soi-même) et, enfin, s’en décaler pour l’observer ‘de côté’ et non plus seulement de face ou depuis l’intérieur. Mon habitude à ‘penser’ les choses en termes de mouvement me fait concevoir ce déplacement global vis-à-vis de la pratique comme s’opérant finalement dans les trois directions de l’espace : la modalité approche/retrait, correspondant à la gestion de l’implication, est en effet vécue symboliquement par les chercheurs dans l’orientation avant/arrière (« je m’approche de ma pratique », « je m’en éloigne ») et dans l’orientation haut/bas (« je me mets en surplomb de ma pratique », « je descend plus profondément encore dans ma pratique ») ; et la modalité de décentrage, permettant notamment de mener à bien le processus de problématisation théorique, est vécue comme un déplacement dans l’orientation droite/gauche (« je me décale sur le côté pour observer ma pratique »).

Opérer ce déplacement radical n’est pas donné ; il demande en général aux praticiens-chercheurs du temps et de longs efforts. Qu’en est-il pour les praticiens-chercheurs du Sensible ?

Négocier l’implication : les compétences introspectives des praticiens-chercheurs du Sensible

Un premier constat relativement à ces questions de posture est qu’opérer le décentrage n’est pas spontané pour les praticiens-chercheurs du Sensible, ce en quoi ils s’inscrivent pleinement dans les processus d’apprentissage et de transformation propres à tout praticien-chercheur. Peut-être même cette difficulté est-elle amplifiée par le fait que, leur spécialité professionnelle incluant une forte dimension pédagogique (ils ne sont pas seulement thérapeutes mais aussi pédagogues), non seulement ils sont légitimement convaincus du bien-fondé de leur pratique mais, de plus, ils doivent savoir en convaincre autrui. Pour cela, ils ont besoin de maîtriser particulièrement bien le champ théorique né de la formalisation de leur pratique et s’en donnent les moyens, la plupart suivant une formation continue régulière. Rôdés à la nécessité de permettre à leur public de comprendre le sens profond de l’expérience de soi qu’ils proposent, ils ont ainsi intégré un discours descriptif et argumentatif solide, essentiellement construit à l’intérieur même de la discipline du Sensible  ; enfin, les pratiques du Sensible étant encore récentes, ils ont souvent assisté en direct à l’élaboration des modèles théoriques par D. Bois et vivent donc une forte dimension d’identification envers des références qu’ils ont quasiment participé à construire. Enrichir leur manière habituelle de penser leur pratique pour l’insérer dans une communauté de savoirs, dans d’autres champs et filiations théoriques, leur demande donc un effort particulier.

En revanche, les praticiens-chercheurs du Sensible semblent avoir une réelle facilité de placement sur l’axe « approche/retrait », trouvant dans leurs compétences d’écoute du corps sensible un appui concret pour « négocier l’implication »[9]. Pour bien comprendre de quelles compétences il s’agit et comment elles se transfèrent au plan de la posture de recherche, il nous faut opérer un détour et présenter certains fondements de la formation de ces professionnels.

Rappelons dans cette optique que nos approches d’accompagnement de la personne prennent le corps comme média premier du rapport à soi et à l’expérience ; mais le corps n’y est pas considéré ­en tant qu’organisme, espace biologique ou machine au service des actions et des désirs de l’individu. Il est au contraire abordé comme l’écho vivant de sa propre présence et de la présence de la vie en soi, le lieu résonant où l’on peut accéder à une part du réel qui ne se donne nulle part ailleurs qu’en lui. Le matériau corporel, en effet, est animé de mouvements internes (qui, ensemble, ‘font’ le Sensible) offrant à tout moment une traduction immanente et inédite des événements, situations, informations qui remplissent le grand mouvement de notre existence. Qu’un sujet apprenne à repérer cette animation interne dans son paysage intérieur, à la faire venir à sa conscience et à saisir le sens qu’elle prend à la lumière du contact établi avec elle, voilà l’enjeu de nos pratiques.

On s’en doute, cela réclame une capacité d’écoute du corps peu commune, qui nécessite une vraie formation de soi et de ses capacités attentionnelles. En effet, aussi riche que puisse être l’expérience du mouvement interne, cette expérience n’est pas accessible avec l’attention machinale qui caractérise l’automatisme de nos actions de tous les jours et qui fait de la physiologie corporelle un espace attentionnel déshabité, infra-conscient sauf quand il se rappelle à nous par la douleur. Pour sortir l’animation interne de l’anonymat dans lequel elle reste plongée la plupart du temps, il faut donc une présence à soi, une attitude d’écoute et une disponibilité tout à fait spécifiques.

C’est pour permettre cet apprentissage que les situations pratiques de la fasciathérapie et de la somato-psychopédagogie, situations dites « extra-quotidiennes », ont été conçues. En proposant des conditions non usuelles[10], c'est-à-dire qui dépassent les cadres habituels de notre rapport au corps – dans le type d’usage que l’on en fait mais aussi et surtout dans l’attitude attentionnelle habituelle – elles placent le sujet dans un rapport à son corps qui le sort de l’expérience première, celle-la même dont Bachelard et d’autres ont relevé qu’elle ne pouvait être productrice de connaissance.

Sont ainsi réalisées les conditions d’une forme particulière d’introspection[11], dans laquelle la vie intérieure et les états de conscience perçus sont intimement liés à la qualité de rapport que l’on entretient avec le mouvement interne. Pour autant, cette introspection spécifique du Sensible ne se résume pas à une simple perception, aussi fine soit-elle, du mouvement interne dans le temps d’une séance que l’on y consacre, ni à un suivi en temps réel de ses variations dans l’étendue du corps et dans la profondeur de l’être. Certes, cet acte perceptif, à la fois immédiat et soutenu dans le temps, représente le fondement premier et indispensable de la pratique introspective du Sensible, en tant qu’il est à la base de l’identification des contenus de vécu affiliés aux manifestations du mouvement interne. Mais il est aussi et surtout le socle et l’amorce d’un processus beaucoup plus vaste de création de sens, qui passe par la transmutation d’une tonalité corporelle en une pensée intelligible pour le sujet qui la capte. Ainsi, l’introspection du Sensible – le Sensible est ici l’objet de l’introspection – résulte-t-elle finalement d’un double mouvement de conscience d’un sujet qui accueille et saisit, dans une intimité du corps et de l’esprit non accessible dans les conditions d’usage ordinaires, les manifestations du mouvement interne et le sens qui en naît[12], conjointement ou successivement.

Neutralité active de l’esprit et point d'appui de l’attention

Pour bien comprendre en quoi la maîtrise de cette modalité particulière d’introspection constitue un atout précieux pour aborder la recherche quand on est praticien du Sensible, il nous faut maintenant détailler cette double posture paradoxale de l’esprit, nommée « neutralité active » et ainsi décrite par D. Bois et D. Austry : « la part de neutralité correspond à un ‘laisser venir à soi’ les phénomènes en lien avec le mouvement interne, sans préjuger du contenu précis à venir. […] Le ‘laisser venir à soi’ est un ‘savoir attendre’ qui consiste d’abord à ne pas anticiper ce qui va advenir. […] La part active consiste à procéder à des réajustements perceptifs permanents en relation avec la mouvance que l’on accueille. […] La posture de neutralité active procède d’une infinité de précautions afin de ne pas peser sur les phénomènes qui émergent de la relation au Sensible. » (Bois, Austry, 2007, p. 10).

Si l’on s’en tient à la description des mouvements attentionnels en termes d’association d’un ‘aller vers’ et d’un ‘laisser venir’, la posture de neutralité active semble à première vue pouvoir être rapprochée de la posture phénoménologique propre à l’épochè, geste premier de la réduction, telle qu’elle a été décrite comme pratique effective, concrète et incarnée (Depraz, Varela, Vermersch, 2000, 2003). Une analyse approfondie met cependant en relief des distinctions importantes. La description phénoménologique, dans sa dimension noématique, renvoie notamment aux actes de l’attention dans une forme généralisable, indépendamment de l’objet auquel ils s’appliquent. Dans la posture de neutralité active, le mouvement attentionnel est relatif aux phénomènes du Sensible et ne peut en être totalement dissocié, dans la mesure où le Sensible ne peut être réduit à un objet de l’attention : il est en lui-même porteur d’un processus de conscience spécifique, attaché à l’accompagnement des manifestations du mouvement interne et créé par lui.

Requise dans tous les gestes professionnels des pratiques du Sensible, la neutralité active résulte donc d’une subtile association, dans l’harmonie et sans prédominance, de deux pôles d’activité de la conscience, contemporains bien qu’apparemment paradoxaux : d’une part un enracinement, maintenu au fil du temps, dans la présence à soi, à l’autre et à l’expérience, via les manifestations du Sensible, et d’autre part une capacité à laisser une part de la conscience ouverte, panoramique, libre d’accueillir ou d’aller à la rencontre de ce qui se produit dans ce champ. Soulignons que ces deux pôles – enracinement de la présence et dans la présence, et ouverture de la conscience – s’originent tous deux dans le contact conscient avec le mouvement interne au cœur de la matière, ce qui fait dire que la neutralité « repose paradoxalement sur une totale implication du sujet dans l’acte perceptif, une totale implication dans la relation au Sensible » (Ibid., p. 11).

Être capable de maintenir son attention à la fois ancrée et ouverte, stable et libre, vigilante et disponible ; savoir rester dans une attente ouverte, orientée mais non focalisée, de quelque chose qui va venir mais dont on ne sait rien ; trouver en soi les ressources pour suspendre ce qui peut gêner le processus en cours… Ces savoir-faire, précieux dans la recherche impliquée – comme dans toute recherche d’ailleurs – posent cependant la question de la pédagogie d’apprentissage qui les sous-tend : concrètement, comment faire pour s’y former ? Toute la difficulté d’une telle posture de l’esprit se trouve en effet dans son statut double, à la fois acte et non acte, difficile à maintenir à cause de son manque de matérialité s’il est envisagé sous un angle uniquement cognitif ou intellectuel comme c’est souvent le cas dans l’activité de recherche : à quoi se raccrocher quand on doit attendre sans connaissance de ce que l’on attend, chercher dans une direction sans vraiment savoir ce que l’on cherche, continuer à attendre alors même que rien ne vient d’emblée, maintenir son attention dans une direction sans contenu et sans cesser de toujours renouveler la réduction propre à toute recherche ?

Les pratiques du Sensible apportent ici une vraie originalité en créant, par l’intermédiaire du rapport au corps sensible, les conditions d’un apprentissage efficace. La neutralité active se forme notamment par l’apprentissage de ce que l’on appelle le « point d'appui »[13]. Il s’agit, à la base, de l'acte manuel par lequel un praticien opère un arrêt doux et circonstancié du mouvement interne de son corps ou du corps d’autrui, offrant ainsi une sorte de résistance constructive à sa circulation ; cette résistance, qui respecte les paramètres d’une demande de la matière corporelle, va jouer le rôle d’un barrage sur une rivière, c'est-à-dire permettre une accumulation quantitative et qualitative du mouvement interne. Mais le point d'appui ne peut s’effectuer en tant que geste thérapeutique manuel que s’il est accompagné, soutenu, par un acte équivalent de l’attention du praticien[14] : celui-ci doit en effet corrélativement cesser tout mouvement d’accompagnement de ce qui serait extérieur au processus se jouant dans le champ de ce qui est contenu, concerné, mis en travail par le point d'appui, et d’où va naître la réaction qu’il attend sans la connaître.

La pratique du point d'appui, en visant le suivi du mouvement interne à tout moment, apporte ainsi une dimension de matérialité précieuse sous-jacente à l’acte attentionnel que ce suivi appelle et permet à la fois. La posture attentionnelle requise est en effet soutenue par la dynamique corporelle interne, à savoir la ‘discussion non verbale’ qui a lieu, sous les mains du thérapeute et dans le corps du patient, entre le mouvement interne qui s’accumule au point d'appui et l’immobilité corporelle contre laquelle il lutte et qu’il tente de dissoudre. Dans cette situation, mouvement interne et immobilité sont deux forces opposées qui ne s’annulent pas, ne s’inhibent pas, mais au contraire se potentialisent l’une l’autre sous la forme de la création de quelque chose de nouveau, fruit de leur rencontre. Il ne s’agit pas ici de rentrer dans le détail de ce que cette création peut produire (il y aurait beaucoup à en dire sur le plan du processus de la recherche) mais simplement de souligner en quoi le caractère tangible de cette dynamique intra-corporelle vient à la fois soutenir, appeler et permettre son équivalent attentionnel. Ces deux forces sont maintenues ensemble sous (dans ? par ?) la conscience du praticien-chercheur, qui contient et accueille en lui la tension qui naît de leur rencontre. À travers cette tension vécue corporellement et reconnue dans son aspect processuel, l’attention a un ‘lieu’ où se poser et un support clair à sa propre dynamique : elle est portée par le comblement de l’écart, par l’évolution dynamique des réactions de la matière corporelle au fur et à mesure du déroulement du point d'appui.

La conscience témoin au service de la recherche

Sur le plan de la recherche, les implications de la neutralité active sont grandes. Elles concernent en effet de manière évidente la possibilité de suspendre les a priori et allants de soi contraires aux conditions saines de la recherche, mais ouvrent aussi et surtout sur la possibilité même d’accueillir ce qui peut naître d’inconnu, de neuf, d’imprévu, tant dans le processus d’élaboration théorique que dans la phase d’analyse et d’interprétation des données : « ce point d'appui fait que l’attention du sujet se stabilise, qu’il se tient ainsi dans une attente ouverte aux frontières du connu et de l’inconnu. » (Bois, Austry, 2007, p. 10)

Tout ceci est possible parce que la conscience se trouve placée ni trop ‘dedans’ ni trop ‘dehors’ de l’expérience perceptivo-cognitive qui se déroule. Dans ce positionnement neutre – non pas tiède, mais pleinement situé ‘ni dedans ni dehors’ – le praticien-chercheur est capable de maintenir une présence conjointe, tout au long d’un moment donné d’expérience corporelle, à l’expérience qui se déroule et à soi dans cette expérience. D. Bois traduit cette double présence, dans la pratique de l’introspection du Sensible, par l’expression : « maintenir ensemble le ‘je’ qui vit et le ‘je’ qui observe ». Le ‘je’ qui observe étant également nommé « conscience témoin », en référence à la position d’une part de la conscience qui prend acte de ce que le sujet est en train de vivre et le valide en temps réel ; cette part que Maine de Biran qualifiait joliment de « à la fois témoin compatissant et spectateur intéressé »… « Faire l’expérience du Sensible n’est plus alors percevoir le monde, ce n’est plus non plus percevoir son corps, c’est se percevoir percevant. » (Ibid., p. 9)

Cette possibilité pour un sujet de développer, grâce à un apprentissage médiatisé, une compétence de neutralité active et une conscience témoin opérationnelle, met à mal la célèbre formule d’A. Comte – « On ne peut pas être à la fois dans la rue et au balcon », pour qui la contemplation directe de l’esprit est impossible. Non, il n’est pas totalement et définitivement impossible d’être spectateur de soi au sein même d’une expérience en cours, ni d’être à la fois auteur et spectateur de ses propres actes et de son propre vécu. L’introspection du Sensible, quelle que soit l’activité ou l’expérience à laquelle elle s’applique (corporelle, cognitive, affective, conceptuelle), montre clairement qu’il est possible « d’être proche du phénomène observé tout en gardant une distance favorable à l’analyse réflexive des contenus de vécu qui se donnent […] à la conscience du praticien. » (Courraud, 2007, p. 62).

Oui, dans certaines conditions il devient possible d’être à la fois dans son action et dans l’observation de son action, dans la rue et au balcon et, comme l’ajoute R. Kohn avec beaucoup d’humour, « voire dans l’escalier, espace de circulation qui sert de moteur ou de lien entre les deux autres ». Et quand D. Bois affirme, de manière raccourcie et parlante : « être en relation avec le Sensible, c’est être distant », ce qu’il désigne n’est ni plus ni moins que la distance juste d’un esprit à la fois présent aux phénomènes et réflexivement présent à lui-même de manière spontanée et sereine, au cours même de l’expérience.

Perspective : vers une nouvelle approche du sens

Je voudrais, en guise de perspective, aborder le type de rapport au sens engendré par et dans l’expérience du Sensible[15], et qui intervient de manière centrale à toutes les étapes de nos recherches. En effet, si l’originalité de notre pratique formatrice se situe tout d’abord dans le type d’expérience corporelle sollicitée et les moyens de la convoquer pour le sujet, elle se trouve aussi dans l’accompagnement d’une « connaissance immanente » émergeant du rapport à cette expérience[16]. Au cours des vingt-cinq dernières années, les témoignages des professionnels en formation ont en effet convergé avec nos propres observations pour faire apparaître progressivement le lien existant entre le développement de la relation au corps sensible – le sien propre et celui d’autrui – et la saisie de nouvelles catégories d’intelligibilité émanant de ce champ d’expérience. Le corps sensible devient alors, en lui-même, un lieu d’articulation entre perception et pensée, au sens où l’expérience du Sensible dévoile des niveaux et contenus d’intelligibilité qui peuvent être saisis en temps réel et intégrés ensuite aux schèmes d’accueil cognitifs existants, engageant souvent au passage une transformation de leurs contours (à l’échelle individuelle pour un sujet en démarche existentielle ou à l’échelle plus large d’un champ de savoirs existants ou d’une communauté de chercheurs). Il s’agit véritablement d’une expérience de création, où le senti et le pensé s’entrelacent sans qu’il y ait prédominance de l’un sur l’autre, où la pensée s’éprouve de la même façon que le ressenti se pense. S’il y a bien dans l’expérience du Sensible, comme nous l’avons dit, le support d’une possible révélation du sujet à lui-même, nous touchons ici à la possible révélation pour le sujet d’un sens nouveau. Nouveau à plusieurs niveaux : dans le contenu d’abord, car c’est un sens souvent profondément éclairant, un angle de vue jamais envisagé ; dans la modalité même de survenue et de saisie de ce sens ensuite, dans la mesure où il n’est pas question ici d’élaboration intellectuelle ou de processus de réflexion, mais « de se laisser penser, de se laisser réfléchir, de laisser le sens émerger depuis la relation d’implication du sujet dans son expérience. » (Bois, Austry, 2007, p. 19)

Neutralité active, point d'appui attentionnel et conscience témoin, prennent ici une fonction supplémentaire. La neutralité active dépasse la ‘simple’ posture face à une problématique pour devenir une véritable posture intellectuelle ; le point d'appui attentionnel ne s’applique plus seulement à la présence à soi et à l’autre, il se tourne vers la donation du sens pour lequel il devient espace d’accueil et d’intégration ; la conscience témoin prend acte – au-delà de ce que l’expérience du Sensible donne à vivre – de ce qu’elle donne à penser, ou de ce que donne à penser une situation, un problème, un point théorique, une question, quand on l’accueille dans le Sensible et qu’on la traite depuis là. Le surgissement du sens et sa saisie par le chercheur deviennent ici « une épreuve de soi, infiniment plus profonde que toute forme d’intuition immédiate qui, elle, s’impose à la conscience comme par surprise, et sans que le sujet soit en relation avec son processus d’émergence. »

Ce que ce processus de création de sens tout à fait particulier nous dit, c’est aussi que l’immédiateté de l’expérience ne nous absorbe pas fatalement dans un espace dont le sens et la connaissance ne pourront être vus que plus tard et en y revenant sur un mode réflexif. Certaines catégories de sens sont bel et bien données et saisies sur un mode pré-réflexif par essence. Dans une étape ultérieure d’élaboration, ces catégories reçues dans l’étonnement invitent finalement à la réflexion, appellent une réflexion, imposent une réflexion. C’est sur cette base et dans cet esprit que seront menées, dans la recherche des praticiens du Sensible, les étapes de conceptualisation, qui ainsi ne seront jamais totalement orphelines de la pratique expérientielle auxquelles elles se rattachent.

Conclusion

Pour clore momentanément ce tour d’horizon trop rapide de certaines dimensions de la recherche des praticiens du Sensible, il faut rappeler la nécessité de cohérence interne indispensable à toute recherche : si l’expérience du corps sensible est bien, comme nous le disons, un lieu de renouvellement perceptif, de création de sens et de connaissance, alors la recherche des praticiens du Sensible se doit de rendre compte qu’elle y a puisé.

Dans cet esprit, nous venons de voir que les compétences de ces professionnels offrent des voies de passage originales et opérationnelles face à certaines problématiques de la recherche impliquée. Faire de sa pratique un véritable objet de recherche sans la réifier, sortir de l’identification à elle tout en la gardant dans sa réalité vivante et authentique, représente une véritable aventure de soi pour laquelle les outils manquent souvent. R. Kohn souligne cette difficulté de tout praticien-chercheur, posant la question des directions de travail concrètes à proposer aux chercheurs en formation : « Le problème central (est) un problème de places et de placements, de prises de position et de positionnements, de clarification des points de vue. Je m’intéresse particulièrement aux mouvements entre ces positions envisagées comme contradictoires. […] Comment se sensibiliser aux modes d’interaction et d’interdépendance de ces contraires, examiner ce qui en soi-même les unit autant que ce qui les sépare ? Quel travail aidera, quelle lucidité peut-on développer sur ses manières de vivre ces statuts/positions, les résonances de l’un dans l’autre […] ? Comment vivre la dite contradiction et la penser avec sensibilité et rigueur ? » (Kohn, 2001, p. 21)

 À travers les compétences formées par leur expertise professionnelle, les praticiens du Sensible trouvent des outils concrets pour installer en eux, en tant que chercheurs, une posture qui respecte les conditions de validité d’une recherche sans se couper de leur propre subjectivité dans ce qu’elle a de plus créateur. Il y a là une voie qui reste à mon sens à explorer et à développer au service de la recherche, tant sur le plan expérientiel que sur le plan théorique. En dehors des conditions d’exercice professionnel habituellement associées à l’expérience du Sensible, un programme de formation orienté spécifiquement vers la pratique de la recherche ne pourrait-il pas permettre aux étudiants-chercheurs intéressés d’accéder à cette posture de réflexivité propre au Sensible, réflexivité consciente et étayée sur une présence soutenue à la dynamique du vivant au cœur du corps ?

Finalement, je remercie tous mes collègues et amis praticiens-chercheurs du Sensible qui ont participé, directement ou indirectement, au matériau de cet article.

 

[1] ‘Dialectique’ est pris ici au sens philosophique de processus de développement de la pensée et de l’être par dépassement des contradictions.

[2] Les contenus mêmes de cet ouvrage rendent compte de la diversité des domaines touchés par les pratiques du Sensible.

[3] Centre d’étude et de recherche appliquée en psychopédagogie perceptive, alors à l’Université Moderne de Lisbonne.

[4] « Un praticien-chercheur est un professionnel et un chercheur qui mène sa recherche sur son terrain professionnel, ou sur un terrain proche, dans un monde professionnel présentant des similitudes ou des liens avec son environnement ou son domaine d’activité. » (De Lavergne, 2007, p. 28).

 

[5] Parmi les très nombreuses références sur ce thème, citons l’intérêt de la synthèse opérée par J. Feldman (2002)

[6] A ce sujet, entre autres, R. Laing (1986)

[7] Expression empruntée par R. Kohn à J. Ardoino.

[8] L’extrême de cette situation se trouve quand un praticien-chercheur devient chercheur à temps plein et se coupe définitivement de toute pratique de terrain.

[9] Expression empruntée à J.-L. Le Grand, professeur à l’Université Paris VIII.

[10] Par exemple, en ce qui concerne l’expérience gestuelle, l’expérience de tous les jours est celle d’un mouvement rapide (la vitesse habituelle d’exécution), avec un but à atteindre, un résultat à obtenir et peu de conscience de ce qui se passe au cours du geste, entre le début et la fin du trajet. La mise en situation extra-quotidienne propose d’expérimenter le mouvement dans de tout autres conditions : lentement, de manière relâchée, en prenant en compte consciemment les différentes participations segmentaires et articulaires, sans but fonctionnel à atteindre, avec une sollicitation attentionnelle centrée sur le déroulement du trajet et les effets du geste sur l’intériorité de l’être que représente le mouvement interne.

[11] Sur l’introspection, ses limites et ses intérêts, voir les écrits de P. Vermersch sur www.expliciter.fr. Pour l’introspection sensorielle, spécifique des pratiques du Sensible, voir Bois D. (2006, 2007) ; Berger E. (2006)

[12] Ce processus renvoie à la notion centrale de notre champ théorique de « modifiabilité perceptivo-cognitive » (Bois, 2006, 2007), désignant la capacité d’un sujet d’enrichir son champ de représentations signifiantes à partir de données corporelles sensibles.

[13] De nombreuses références à ce sujet, notamment : Bois, Berger, 1990 ; Courraud, 1999, Quéré, 2004.

[14] Cette analyse du point d'appui en termes attentionnels s’appuie sur Berger, Vermersch, 2006.

[15] À ce sujet, de nombreuses références dont : Bois, 2007 ; Bois, Austry, 2007 ; Berger, 2006 ; Berger, Bois, 2008 ; Rosenberg, 2007.

[16] Le terme « immanent » renvoie ici au fait que cette connaissance est directement issue d’un rapport vécu et conscient avec les manifestations du mouvement interne, rapport dont le sujet est la ‘cause’ première par l’implication qu’il met en œuvre pour que le Sensible se donne en lui et à lui.

Eve Berger

Informations de publication: 
Sujet sensible et renouvellement du moi - Les apports de la fasciathérapie et de la somato-psychopédagogie. Dir. Bois, Josso, Humpich. Ed. Point d'Appui, Ivry sur Seine

Sources: 

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